Yuka contre Open Food Facts ou le match retour de Britannica contre Wikipedia ?

La start-up Yuka a remporté le jeudi 16 mai 2019 au soir, le prix dans l’une des 6 catégories en compétition, la santé, dans le cadre de la Cérémonie des Tech For Good Awards organisée par BFMTV et France Digitale.

L’animateur de la soirée retransmise en direct depuis le premier étage de la Tour Eiffel, était le présentateur Eco&Biz Sébastien Couasnon.

La DG de Yuka, Julie Chapon y a notamment déclaré

On a passé la semaine dernière les 10 millions d’utilisateurs

Mais revenons un an en arrière, à un jour près, si vous le voulez bien.

Sous la présidence de Loïc Prud’homme, député de la 3e circonscription de la Gironde, s’est tenue à l’Assemblée Nationale, le jeudi 17 mai 2018, à partir de 10h45, l’audition de Mme Julie Chapon, également cofondatrice de Yuka, dans le cadre de la Commission d’enquête sur l’alimentation industrielle.

Avant de débuter les échanges, son président informe Mme Chapon

Mais tout d’abord, pour satisfaire également à l’usage et conformément aux
dispositions de l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958, vous devez prêter serment devant la commission d’enquête.

Mme Chapon prête serment.

La séance est levée à onze heures quarante, soit 55 minutes plus tard.

Pourquoi j’évoque cette audition ?

Parce que Mme Chapon, bien qu’elle vienne de jurer de dire toute la vérité, y déclare

En juin 2017, nous avons passé la barre des 100 000 utilisateurs ; cette semaine, nous avons dépassé les 3,5 millions d’utilisateurs. (Les mots en gras sont de mon fait)

Mme Michèle Crouzet, rapporteure

Madame Chapon, nous tenons tous à vous féliciter, vous et vos associés, pour cette initiative dont le succès est incontestable. Vous venez de nous confirmer que vous avez dépassé les 3,5 millions d’utilisateurs ! C’est un très beau succès. (Les mots en gras sont encore de mon fait)

Confondre volontairement, Julie Chapon est diplômée de l’EDHEC et a déjà une grande expérience en marketing, téléchargements et utilisateurs, est bien de nature à induire en erreur ses interlocuteurs…

C’est tromper sur l’impact réel de Yuka dans la consommation des ménages.

Si je peux faire des efforts pour essayer d’en comprendre les raisons commerciales 🙂 face à un entertainer de BFMTV, ça ne m’inspire pas vraiment confiance, quand c’est dit et redit devant des élus de la République…

L’exercice ne serait pas non plus sans risques, si je me réfère à cet extrait de la page de senat.fr consacrée aux commissions d’enquête

Les sanctions prévues par le code pénal en cas de faux témoignage ou de subornation de témoin sont par ailleurs applicables aux enquêtes parlementaires. Dans tous les cas, les poursuites judiciaires sont exercées à la requête du président de la commission ou, lorsque le rapport de celle-ci a été publié et que la commission n’a plus d’existence, à la requête du Bureau du Sénat. (Les mots en gras sont toujours de mon fait)

C’est un peu l’histoire de l‘arroseuse arrosée que je veux vous raconter là. Yuka a développé une application sur smartphone, censée décrypter le discours marketing !

Ne dit-on pas, Charité bien ordonnée commence par soi-même ?

Quand on a décidé de faire commerce de révéler la vérité cachée sur notre alimentation, on a encore plus l’obligation d’appliquer cette exigence de lumière à soi-même. C’est aussi une question de crédibilité des résultats affichés par son application.

Je dis ça, je dis rien ! 🙂

Une simple lecture du code barre d’un produit alimentaire ou cosmétique ou d’hygiène vous permettra de vérifier sa composition avant que vous ne décidiez de le mettre dans votre caddie ou de le redéposer sur l’étagère.

Yuka vous donne instantanément une note concoctée maison, jusqu’à un maximum théorique de 100 points. Elle est basée sur les données publiques de Nutri-Score pour 60 points, sur la suspicion d’additifs plus ou moins dangereux pour 30 points et enfin sur le biais que le bio, c’est forcément bon, pour les 10 points restant.

Bref, 60% de la notation est issue de la recherche scientifique publique et 40%… c’est un tout petit peu moins clair ! 🙂

Durant son audition, Julie Chapon a cherché à rassurer les parlementaires sur la pérennité de son business model

En réalité, nous n’avons pas d’inquiétude pour notre modèle économique, étant donné
le nombre d’utilisateurs et la monétisation prochaine de l’application. Pour les applications
mobiles, les taux de conversion se situent généralement entre 2 % et 10 %. Un rapide calcul
– 2 % de 3,5 millions d’utilisateurs – montre que la monétisation de l’application nous
permettra de vivre sans difficulté pendant les deux ans à venir.

Le pire avec le mensonge, c’est qu’il vous enferme rapidement dans une réalité parallèle à laquelle vous finiriez par y croire vous-même. Il ne faudrait pas en tirer des plans stratosphériques sur de futurs revenus…

La question à laquelle essayait de répondre la cofondatrice de Yuka concernait une préoccupation légitime de la commission sur l’indépendance économique de la start-up. Elle est indispensable à leurs yeux, pour garantir l’impartialité des résultats affichés, un bip à la fois, vis à vis des industriels de la filière agro-alimentaire.

Aujourd’hui Yuka a 10 millions de téléchargements mais ce n’est pas tout à fait la même chose… que 10 millions d’utilisateurs ! 🙂

Il est nécessaire que nous nous attardions sur la notion d’engagement. Même si le nombre de téléchargements est élevé, il n’éclaire en rien sur l’utilisation réelle du service et particulièrement sur sa fréquence.

Quelques jours, voir quelques heures plus tard seulement après l’installation de Yuka, l’intérêt de l’utilisateur est susceptible de décroître, d’où l’importance de mesurer une certaine pérennité dans le temps de son usage. C’est pour cela que l’on préfère parler de MAU ou nombre d’utilisateurs actifs sur le mois écoulé et de son évolution.

La principale difficulté pour n’importe quelle application mobile est de l’ancrer véritablement dans la vie quotidienne. Les heureuses élues se comptent sur les doigts d’une seule main.

Je vais supposer pour les besoins de ma démonstration, qu’un téléchargement sur 10 se transforme en utilisateur régulier, soit un million. Entre nous, c’est déjà très très gentil.

Yuka propose un abonnement premium avec des fonctionnalités supplémentaires, le mode hors ligne, une barre de recherche qui permet d’accéder aux produits référencés sans avoir à les scanner et un historique illimité, au prix de 15 euros ttc par an.

Je reprends à mon compte l’hypothèse basse de pourcentage de Julie Chapon, que 2% seulement de ce million d’utilisateurs seront convertis en clients payants. Sous 24 mois, 20 000 utilisateurs représenteraient un chiffre d’affaires ttc de 300 000 euros ou 248 756 euros hors taxes.

Pas de quoi crier victoire sur les plateaux T.V. ! On doit être bien en dessous de ce qu’a promis Yuka a ses investisseurs, dont notamment Marc Menasé de Founders Future et Xavier Niel de Kima Ventures. Ils ont apporté 800 000 euros en mars 2019.

Mes chiffres peuvent vous paraître pessimistes comparés à ceux déclarés par Julie Chapon devant les députés. Ils sont en fait très optimistes…

Je ne vous ai pas encore parlé de la plus redoutable des concurrentes de Yuka, l’application 100% libre et gratuite, Open Food Facts ou OFF.

Open Food Facts est aussi le nom de sa créatrice, une association loi 1901 créée en 2012 par Stéphane Gigandet et Pierre Lamich.

Nous allons assister à un duel au soleil entre Yuka et Open Food Facts, qui ne serait pas sans me rappeler la fin de la célèbre fable de Jean de La Fontaine, Le lièvre et la Tortue

la Tortue arriva la première.
Eh bien ! lui cria-t-elle, avais-je pas raison ?
De quoi vous sert votre vitesse ?
Moi, l’emporter ! et que serait-ce
Si vous portiez une maison ?

Je vous en donne les 5 raisons

Raison #1 : Quand le consommateur a le choix entre une application entièrement gratuite et une finalement payante, il choisira la première.

C’est un peu l’histoire à l’envers de Wikipedia et de Britannica. C’est comme si l’encyclopédie payante avait utilisé au départ, dans une configuration temporelle inversée, le corpus de l’alternative libre.

Raison #2 : Les sources de financement de Open Food Facts sont quantitativement supérieures et plus diversifiées.

Open Food Facts a légitimement accès à l’ensemble de ces fonds

Par conséquent, les sources de financement disponibles sont principalement des dons individuels, des financements / subventions publics et des financements de fondations privées non liées à l’industrie alimentaire. (Extrait de la Feuille de route de Open Food Facts 2019)

Étant une association d’intérêt général, les dons sont déductibles à 66 % de votre impôt sur le revenu, donner 50 euros ne coûte ainsi que 17 euros.

Quant à Yuka, elle continue de solliciter les dons de ses utilisateurs, pour un montant compris entre 5 et 50 euros. Quand on a un milliardaire à son capital, faire la manche si vous m’autorisez l’expression, ne me paraît pas vraiment faire partie des actions les plus appropriées… 🙂

Camarade Yuka, entre wiki et capitalisme, il faudra bien à un moment donné, choisir ton camp clairement !

Yuka ne pourra compter à court terme que sur son seul chiffre d’affaires, sans pouvoir bénéficier d’une situation de monopole dans les app stores.

Raison #3 : Une base de données collaborative, libre et ouverte a de meilleures chances d’atteindre l’exhaustivité.

Nous pensons que les données sur les produits alimentaires sont d’intérêt public, et qu’elles doivent être publiques. C’est pour cela que les données de la base Open Food Facts sont ouvertes et diffusées selon la licence Open Database Licence (ODbL) qui garantit un accès complet, gratuit, irrévocable, par tous et pour tous usage. L’ensemble de la base peut être téléchargé gratuitement, sans inscription ou identification, et sans qu’il soit nécessaire de passer par une API. (Extrait du blog  post de Open Food Facts – 28/11/2018)

En 2018, Yuka a fait le choix de privatiser sa base de données après avoir été bien contente de pomper au départ celle d‘Open Food Facts. C’est maintenant chacun pour soi, même s’il arrive à Yuka, peut-être pour se donner bonne conscience, de partager certains nouveaux produits.

Open Food Facts affiche sur une page dédiée, le nombre de ses contributeurs, 5 769, et la quantité de leurs réalisations, 77 766 produits, dans une parfaite transparence très wiki.

Il existe une centaine d’applications qui utilisent la base de données libre dont par exemple Yaquoidedans de Système U. Ce sont autant d’organisations qui auront intérêt à participer d’une manière ou d’une autre, à son exhaustivité.

Une armée de bénévoles missionnaires sera toujours plus efficace qu’une poignée de salariés mercenaires.

Yuka a bien aussi des bénévoles qui s’ignorent eux-mêmes la plupart du temps, afin de  l’aider à compléter sa base de données. Cependant leur motivation et énergie personnelle ne peuvent pas être les mêmes dans un projet non altruiste.

Raison #4 : Les suspicions en collusions avec des acteurs privés seront toujours concentrées sur la société commerciale. C’est encore plus vrai pour un sujet sensible concernant la santé publique.

L’obligation de devoir s’enregistrer avant de pouvoir utiliser Yuka n’arrange rien sur les doutes du consommateur concernant l’exploitation de ses données personnelles.

Dans son rapport de référence 2018 de 260 pages, Fleury Michon déclare dans cet extrait de la page 67, travailler avec Yuka et Open Food Facts

Dans l’intérêt des consommateurs, Fleury Michon a pris le parti de coopérer efficacement avec les applications de choix nutritionnel afin de garantir la fiabilité et la traçabilité des données communiquées par ces outils. Nous avons ainsi mis en place en 2018 auprès des applications volontaires (Yuka, Openfoodfacts) un système de partage automatique et quotidien de nos données produit qui permet de fournir une information complète et à jour, au bénéfice des consommateurs et de la marque.

Le bénéfice du doute ne sera jamais en faveur de Yuka sous sa forme juridique actuelle de SAS.

Raison #5 : Les sources d’Open Food Facts sont plus transparentes et moins sujettes à controverses que certaines de Yuka.

Elles sont sélectionnées de manière rigoureuse, le Nutri-Score a été proposé en France par l’équipe du Professeur Hercberg et adopté dans la loi Santé en 2016. Nova est une classification établie à l’université de São Paulo (Brésil). Elle indique le degré de transformation des ingrédients, néfaste après des cuissons multiples.

Quant à Yuka, elle utilise en plus de Nutri-Score, des sources qui font moins consensus sur les réseaux sociaux et c’est un doux euphémisme… 🙂

Nous nous basons pour cela sur différentes sources comme “Le nouveau guide des additifs” réalisé sous la direction d’Anne-Laure Denans ou encore “Additifs alimentaires” de Corinne Goujet. (commentaire de Julie Chapon – 23/10/2017)

La note arbitrairement établie par Yuka pour mesurer la dangerosité d’un aliment est basée sur la consommation théorique de 100 grammes.

Ainsi votre pot de confiture de fraise au contenu étalé sur vos tartines grillées légèrement beurrées durant le petit-déjeuner, sera évalué médiocre, alors que vous n’allez en utiliser peut-être que… 10 grammes.

Attention, l’enfer est aussi pavé de bonnes intentions…

En 1982, Patrick Dewaere dans cet extrait (à partir de 1:21 mn) de son dernier film Un Paradis Pour Tous, reprenait en cœur avec ses amis, tous flashés au bonheur obligatoire médicalisé, la chanson publicitaire BANGA (Boisson aux ANanas GAzéifiée), composée par Richard Gotainer…

S’il n’y a pas de bulle dans Banga, alors qu’est-ce qu’il y a ?
Dans Banga, y’a des fruits, juste c’qu’il faut
Dans Banga, y’a de l’eau oui mais pas trop
Y’a des fruits, y’a de l’eau
Y’a des fruits, juste c’qu’il faut
Y’a de l’eau, mais pas trop
On peut boire à gogo
À gogo du Banga
Banga, c’est rigolo
On n’en boit jamais trop
C’est frais, c’est aux fruits, c’est Banga

Nous sommes le dimanche 2 juin 2019. Une recherche rapide dans la base Open Food Facts m’apprend que Banga a reçu le Nutri-Score E, en raison de sa forte concentration en sucre (12,2 g par 100 ml)…

Mais où ont bien pu passer les fruits dans Banga ? 🙂

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