Le Crowdfunding qui défie Hollywood

La lumière s’éteint déjà
La salle est vide à pleurer (auteur et interprète : Eddy Mitchell – La dernière séance – 1977)

Le 1er juin 1999, c’est la naissance aux États-Unis de Napster, le premier service d’échange de musique en ligne co-créé par Sean Parker. Le site web a été fermé en juillet 2001, par une décision de la justice américaine, après une longue et coûteuse bataille juridique avec les représentants des majors de l’industrie du disque. Toute une époque que les plus jeunes, abonnés aujourd’hui à Spotify n’ont pas vécu !

En 2008, 9 ans après la création de Napster, Cyril Barthet et David Honnorat ont créé Vodkaster à Paris.

Vodkaster est au départ une base de données dédiée au cinéma, accessible en ligne, disponible exclusivement en langue française, animée et alimentée par une communauté vibrante de cinéphiles francophones. On trouve progressivement sur ce site web, toutes les bandes-annonces de films. Pour y consommer les œuvres complètes, il fallait attendre encore quelques années…

Depuis 2014, c’est chose faite après la fusion avec Riplay et l’arrivée de ses deux frères fondateurs : Chris et Julien Navas. Vodkaster stocke votre collection de DVD dans son entrepôt, les numérise sur ses serveurs distants et les rend accessibles à partir de votre tablette, smartphone ou ordinateur de bureau. En pratique, Vodkaster vient d’inventer un nouveau droit, la copie privée partagée dans les nuages, de DVD destinés exclusivement à un usage privé dans le cadre du cercle familial.

En parallèle, l’entreprise joue l’intermédiaire pour vendre vos galettes de silicium en empochant au passage une commission de 0,99 euro par DVD vendu. 200 000 DVD d’occasion auraient ainsi été recyclés. Je vous laisse calculer le chiffre d’affaires que cela représente ! Même pas celui d’une année pour un seul restaurant de la chaine Nabab Kebab. Il n’y a pas de quoi, au moins jusqu’à présent, faire rugir le lion de la Metro-Goldwyn-Mayer, juste sans doute lui susciter un bâillement d’indifférence.

Revenons aux États-Unis un instant. En mars 2016, Sean Parker veut aussi lancer un nouveau service de vidéo à la demande nommé Streaming Room qui vous propose de visionner à domicile un film au moment de sa sortie en salle pour 50 dollars, à la condition de disposer d’un boîtier spécial. Sean a compris la leçon de Napster. Il négocie au préalable avec tous les acteurs économiques concernés, pour partager équitablement chaque gâteau de 50 dollars, en établissant des relations gagnant-gagnant avec les producteurs et les opérateurs des salles de cinéma.

Paradoxalement, alors que Sean Parker ne veut plus jouer aux pirates des Caraïbes, nos 4 hipsters du XXème arrondissement de Paris, amoureux du 7ème art, nous refont le coup de Napster, en offrant la vie éternelle par cryogénisation numérique à tous les DVD. Leur nouveau projet est nommé MovieSwap et est cette fois à la dimension de la planète Hollywood.

MovieSwap assure la diffusion dématérialisée de tous les films du monde sur support DVD en s’affranchissant au démarrage de tout reversement aux ayants droit.

MovieSwap est sur la plateforme de Crowdfunding Kickstarter depuis le 8 mars 2016. L’Objectif Financier Minimum de 35 000 euros a été atteint en 72 heures. La vidéo de présentation du projet peut suffire à donner envie de participer financièrement mais elle n’explique pas le fonctionnement au quotidien de MovieSwap. Au bout de 10 jours, MovieSwap a réuni 3 547 contributeurs pour un montant total collecté de 67 732 euros.

Moyennant une contribution du prix d’un kebab, vous devenez l’heureux propriétaire d’un DVD acheté par Vodkaster en votre nom et stocké dans son entrepôt physique. Ce DVD acquiert alors des pouvoirs magiques. Vous avez le droit d’échanger la copie virtuelle de votre DVD contre toute autre copie disponible de votre choix. Dès que vous choisissez de visionner en streaming ce nouveau film, via le lecteur de vidéo en open source VLC, votre copie du premier film redevient disponible pour les autres donateurs. A tout moment, une copie du DVD ne peut-être visionnée que sur un seul écran. Chaque copie d’un film a sa contrepartie physique sous forme d’un DVD dans les locaux de Vodkaster.

La durée du service est illimitée dans le temps pour tous les donateurs de la campagne de Crowdfunding qui doit normalement se terminer le 15 avril 2016. Le site sera lancé en version bêta à l’été 2016 et accessible par abonnement payant début 2017, pour celles et ceux qui n’auront pas contribué à la campagne de Crowdfunding.

Si la promesse de MovieSwap est de nature à faire rêver les Foules Sentimentales, les 4 barbus cinéphiles et entrepreneurs ont devant eux, 2 défis insurmontables à relever :

Défi Insurmontable #1 : MovieSwap sera victime de la tragédie des biens communs, comme expliquée dans un article de Garrett Hardin en 1968, paru dans la revue Science. Quand on met en commun des ressources, il y a toujours une forme de surexploitation. Appliquée à MovieSwap, les DVD les plus récents et les plus rares seront les plus demandés et deviendront rapidement indisponibles pour le plus grand nombre. Cette pénurie aboutira à une grande insatisfaction et petit à petit les utilisateurs abandonneront la nouvelle plateforme.

Défi Insurmontable #2 : La campagne de Crowdfunding de MovieSwap est lancée sans avoir obtenu l’accord préalable des ayants droit. Il y a un précédent qui me rend pessimiste pour MovieSwap. Dans un jugement de août 2011 aux États-Unis, dans le cadre de l’affaire dite Zediva, du nom de la société de diffusion de DVD via le web, le juge John Walter a écrit cette phrase  :

En tant que détenteurs du copyright, les plaintifs détiennent le droit exclusif de décider quand, où, à qui et pour quel montant d’argent, ils autorisent la transmission de leurs œuvres protégées au public.

Cet extrait de jugement risque aussi de s’appliquer à MovieSwap, même si les deux services sont différents dans leur mode de fonctionnement.

Les milliers de donateurs pourraient alors perdre leur argent mais également voir leur responsabilité individuelle engagée, en tant que propriétaires de DVD échangés de façon industrielle, sans l’autorisation expresse des ayants droit.

Les créateurs auraient dû négocier l’autorisation avec les propriétaires des contenus et obtenir un accord, avant de commencer leur campagne de Crowdfunding sur Kickstarter. Je suis surpris que Kickstarter laisse cette campagne se dérouler jusqu’au bout devant cette incertitude juridique. La plateforme de Crowdfunding rappelle pourtant dans ses conditions d’utilisation :

N’enfreignez pas la loi. Ne faites rien qui puisse porter atteinte aux droits d’autrui, enfreindre la loi, violer vos obligations légales ou contractuelles envers quiconque.


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Le Crowdfunding qui défie Hollywood

4 réflexions au sujet de « Le Crowdfunding qui défie Hollywood »

  1. Laurent dit :

    Je ne sais pas trop comment vous avez compté les films disponibles par années, je viens d’aller sur leur site, pour 2015 je compte 111 films et 264 pour 2014 soit un total de 375 films au minimum sur deux ans. Si on ajoute les séries le décompte est encore plus élevé.
    Aller y jeter un coup d’œil, on est très loin de vos 40 films pour 2ans!!
    http://www.vodkaster.com/recommandations?order=year

    1. Bonjour Laurent,
      Merci pour avoir pris le temps de lire le post et votre commentaire. Pour la méthode de calcul, j’ai cliqué sur la fonction “trier par” et sélectionné “année”, disponible à partir de la page d’accueil. Les images de couvertures des DVD apparaissent en ordre d’année décroissant (j’ai l’année quand je passe ma souris sur une jacquette). En résultat de tri, Il ne s’affiche alors que les 3 films mentionnés dans mon post pour l’année 2015 de gauche à droite.
      Pouvez vous préciser comment vous arrivez à votre résultat ?

      Je peux me tromper et je serais heureux de corriger les chiffre indiqués grâce à vous.

      Si vos résultats sont confirmés, on arriverait alors à un total d’environ 3% ce qui est 10 fois plus mais ne remet pas en cause vraiment l’application de la tragédie des biens communs.

  2. Laurent dit :

    J’ai fais la même chose, en étant peut être un peu plus attentif, voilà une capture d’écran: http://hpics.li/1182566

    Quand à la représentativité des films dans le catalogue, prenons l’exemple de 2014 (2015 c’était il y a seulement 3 mois, les films sortis en salle en décembre 2015 ne sont pas encore sortis en DVD aujourd’hui = délais de 4 mois obligatoire…).
    Donc, en 2014 selon le CNC (http://bit.ly/22s0deK) seulement 92 films sortis dans les salles françaises ont fait plus de 500 000 entrées. Avec une offre de 264 DVD de 2014, Vodkaster offre donc presque 3 fois (287%) plus de films que ceux vus par au moins 500 000 personnes en France.
    Si on va plus loin dans le box office français de 2014, selon JP’s Box-Office (http://bit.ly/1pQLETP) 360 films ont fait au moins 24500 entrées (ce qui ne représente presque rien). Donc en offrant 264 films de 2014, Vodkaster représente 73,33% du nombre de films vus par au moins 24 500 personnes en France!

    Prenons les films récents de 2010 à 2015:

    Chez Vodkaster on en trouve 1740 (oui j’ai compté) sur 11064 films dans leur catalogue soit 15,72%.

    Si on compare cette offre à la concurrence, de 2010 à 2015, selon JustWatch (qui regroupe toutes les offres de VOD):

    Netflix n’offre que 559 films (http://bit.ly/1ptbwVh)
    sur 1480 films dans leur catalogue (37,77%)

    CanalPlay n’en offre que 214 (http://bit.ly/1SYGT6f)
    sur 1041 films dans leur catalogue (20,55%)

    CanalPlay VOD n’en offre que 1153 (http://bit.ly/1RTJ8CT)
    sur 2400 films dans leur catalogue (48,04%)

    OCS n’en offre que 151 (http://bit.ly/21ztiCD)
    sur 287 films dans leur catalogue (52,61%)

    iTunes d’Apple en offre 3257 (http://bit.ly/1PgUtLj)
    sur 7062 films dans leur catalogue (46,12%)

    Google play en offre 2463 (http://bit.ly/1TUpSuW)
    sur 5654 films dans leur catalogue (43,56%)

    Bbox VOD n’en offre que 1167 (http://bit.ly/1VkbStP)
    sur 3089 films dans leur catalogue (37,77%)

    Orange en offre 2067 (http://bit.ly/1RTJV6R)
    sur 4752 films dans leur catalogue (43,49%)

    Wuaki en offre 1253 (http://bit.ly/21ztQs2)
    sur 2462 films dans leur catalogue (50,89%)

    On apprend donc, en faisant un peu de fact checking, que:

    Le catalogue qu’offre Vodkaster est le plus gros du monde, devant ceux de Google et Apple (qui sont soit dit en passant les 2 plus grosses capitalisations boursières au monde en 2016).
    Le catalogue qu’offre Vodkaster est aussi le plus varié au monde. En effet, comme semblent le penser Google et Apple, la moitié de l’histoire du cinéma ne se déroule pas entre 2010 et 2015.

    Donc en gros on parle d’un site qui offre depuis 2ans le plus gros et le plus riche catalogue de films et séries au monde, sur lequel on peut acheter, LÉGALEMENT, du dernier film sorti en DVD au film “Le voyage dans la Lune” de 1902 (http://bit.ly/1VkeCHI) et le regarder sur n’importe quel appareil connecté!

    La “tragédie des biens communs” n’a en rien altéré le service de ce site en 2ans, sinon il n’en serait pas là…

    Au passage, dans toutes ces offres, Vodkaster est la seule qui permet de revendre ces films/séries une fois qu’on les a regardé. L’utilisateur ne paye donc que 0,99€, le prix de la commission du site. Donc en plus du reste, ça pourrait aussi être le service le moins cher…

    Bref, vive le fact checking!

    1. Bonjour Laurent,

      Merci pour votre fact checking que j’apprécie et l’éclairage que vous apportez qui permet une meilleure description de la situation.

      Je me suis trompé sur le nombre de titres disponibles et j’ai supprimé le passage du post que je recopie ci-dessous pour garder notre échange plus clair pour celles et ceux qui liraient ces commentaires :
      “Pour illustrer de manière pratique l’application de cette théorie, j’ai examiné la page d’accueil du site web actuel :

      Au 16 mars 2016, Vodkaster, l’ancêtre de MovieSwap en quelque sorte, n’avait que 3 films disponibles sortis en 2015 : Bis, Dragon Ball et Anti Gang. Sur un total de 11 861 DVD’s en vente, il y avait 37 films de 2014… Seulement 0,33% des films disponibles ont moins de deux ans !”

      Pour avoir la visibilité comme vous sur les chiffres précis cités, je me suis inscrit à Vodkaster et j’ai cliqué sur “films récents” pour avoir un total disponible de 918 films, ce qui est beaucoup plus que la situation que je décrivais.

      En nombre de références, je suis d’accord avec votre inventaire que vous faites de toutes les plateformes décrites.

      Cependant je maintiens que la tragédie des biens communs s’appliquera à MovieSwap car pour chaque titre, le nombre d’exemplaires restera structurellement limité et ne permettra pas sauf heureux hasard de satisfaire la demande des titres les plus convoités (nouveautés ou raretés pour faire simple).

      On ne peut pas vraiment comparer Vodkaster/MovieSwap aux autre plateformes en terme d’expérience pour un même film. Sur ces plateformes, quelque soit le nombre d’abonnés qui veulent visionner un titre en particulier, ils pourront le faire sans problème et planifier le jour et l’heure de visionnage à la différence de MovieSwap.

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