Le nouveau syndrome de Helsinki

Nous nous battons au siège de Jolla pour continuer le système d’exploitation Sailfish, les smartphones et les tablettes Jolla (extrait d’un tweet de Antti Saarnio, président de Jolla Ltd – 20 novembre 2015)

Le syndrome de Stockholm décrit l’état émotionnel d’empathie que peuvent ressentir des otages vis à vis de leurs ravisseurs. Le terme a été créé par le criminologue et psychiatre suédois Nils Bejerot, après une prise d’otages dans une banque de Stockholm qui avait duré 6 jours en 1973. Les victimes avaient même développé de la sympathie pour leurs geôliers, au point de s’interposer aux forces de l’ordre venues arrêter ces braqueurs, puis avaient refusé de témoigner contre eux à leur procès.

Le nouveau syndrome de Helsinki décrit par analogie l’état émotionnel d’empathie que peuvent ressentir une majorité de contributeurs vis à vis d’un créateur dont ils ont soutenu financièrement la campagne de Crowdfunding.

La campagne et son créateur réunissent 3 caractéristiques :

Caractéristique #1 : La campagne a atteint ou dépassé son Objectif Financier Minimum et l’argent a été versé par la plateforme de Crowdfunding sur le compte en banque du créateur.

Caractéristique #2 : Son créateur n’a pas livré à la date à laquelle il s’était engagé, les contreparties promises.

Caractéristique #3 : Son créateur ne propose pas pour autant le remboursement des sommes collectées, gardant en otage en quelque sorte l’argent durement acquis des contributeurs.

Le nouveau syndrome de Helsinki se manifeste chez une majorité de contributeurs sous 3 formes :

Forme #1 : Ces contributeurs persévèrent à soutenir le créateur en s’exprimant à son sujet de manière positive sur les réseaux sociaux.

Forme #2 : Ces contributeurs prennent la défense du créateur en réponse aux doutes ou attaques exprimés par une minorité de contributeurs.

Forme #3 : Ces contributeurs continuent à afficher sur la page de la plateforme de Crowdfunding sous forme de commentaires, leur croyance dans la véracité des nouvelles publiées par le créateur.

j’ai noté la manifestation de ce syndrome pour la première fois, chez une majorité de contributeurs de la campagne de Crowdfunding de la société Jolla à Helsinki. J’ai nommé ce syndrome nouveau syndrome de Helsinki. J’ai ajouté nouveau pour éviter un risque de confusion avec tout autre syndrome plus ancien portant le même nom mais ayant une signification différente.

Jolla a été créée en 2011 par des anciens salariés de la société Nokia après qu’elle ait abandonné son système d’exploitation MeeGo Harmattan au profit de celui de Microsoft.

En 2013, la start-up comptait 128 personnes représentant 25 nationalités avec une moyenne d’age de 33 ans. Elle avait alors levé 30 millions d’euros auprès d’investisseurs depuis sa date de création.

Jolla a sorti en 2013 son premier smartphone avec son système d’exploitation Sailfish. C’était le successeur direct de MeeGo Harmattan, lui-même successeur de Maemo. Une communauté d’utilisateurs s’est développée rapidement autour de la volonté de la start-up finlandaise d’offrir une alternative à l’hégémonie américaine des systèmes d’exploitation de Apple (IOS) et de Google (Android).

En 2014, Jolla a décidé de lancer également une tablette intégrant un microprocesseur Intel et fonctionnant avec la nouvelle version de son système d’exploitation Sailfish 2.0.

Entre novembre 2014 et fin mars 2015, la  tablette Jolla a collecté sur la plateforme de Crowdfunding Indiegogo 2 555 572 dollars auprès de 21 644 contributeurs. L’objectif Financier Minimum de 380 000 dollars a été dépassé en quelques heures seulement après le lancement.

Cette nouvelle tablette, uniquement disponible à cette époque à l’état de prototype fonctionnel, a été saluée par les médias en ligne spécialisés : Engadget, Pocket Now, Cnet, Techcrunch, Slashgear,… Elle a aussi été distinguée par le Prix de la Meilleure tablette du Congrès mondial du mobile à Barcelone en mars 2015. Si la tablette existait, la version 2.0 de son système d’exploitation était encore en cours de développement.

La société a traversé ensuite 3 turbulences :

Turbulence #1 : En juillet 2015, Jolla a été divisée en deux sociétés distinctes, une pour le système d’exploitation Sailfish et l’autre aux contours et contenu plus flous, pour le matériel dont la tablette. Jolla n’a plus les moyens de développer en parallèle un système d’exploitation et une tablette, même si sa fabrication était sous-traitée en Chine. Seul son design était finlandais.

Turbulence #2 : En septembre 2015, le nombre de collaborateurs était réduit considérablement à la suite de licenciements et de démissions. Parmi les démissionnaires, il y avait surtout le cofondateur Marc Dillon. C’était l’évangéliste charismatique de l’entreprise, un mixte de vicking et de rockstar à la Sting. Marc avait travaillé 11 ans chez Nokia avant d’embarquer sur ce drakkar pour une course autour du monde en concurrence avec d’immenses paquebots comme Apple ou Google.

Turbulence #3 : En novembre 2015, Jolla n’a pas obtenu un financement supplémentaire de 10 millions de dollars promis par des investisseurs. Conséquence immédiate : Jolla est mise en redressement judiciaire ou l’équivalent en Finlande. Seul effet bénéfique d’une telle décision : cela permet de geler et restructurer les dettes au moins provisoirement…

Malgré toutes ces mauvaises nouvelles, une majorité des contributeurs, atteints du nouveau syndrome de Helsinki ont gardé de la sympathie et toute leur confiance dans l’entreprise alors que Jolla a pourtant pris leur argent en otage. Ces contributeurs continuent à espérer de recevoir leur tablette nordique. Un nombre très limité de contributeurs ont reçu la leur à ce jour.

Une augmentation de capital aurait eu lieu en décembre 2015, d’après un communiqué officiel de Jolla, mais ni son montant ni les noms des souscripteurs n’ont été révélés.

Le 31 décembre 2015, un nouveau communiqué de Jolla signé de son responsable de la communication et des relations publiques, Juhani Lassila, indiquait que l’entreprise expédierait de nouvelles tablettes début 2016 mais pas à tous ceux qui en attendent toujours une et sans en préciser le nombre exact.

La majeure partie de l’argent collecté par la campagne de Crowdfunding a été utilisée pour assurer le financement du développement de la version 2.0 du système d’exploitation Sailfish et non comme Jolla s’était engagée, à la fabrication et l’expédition des tablettes.

La stratégie officielle de Jolla en 2016 est de se focaliser sur Sailfish 2.0 et la vente de licences du système d’exploitation aux opérateurs des BRICS, acronyme pour le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud.

Combien de temps durera la manifestation du nouveau syndrome de Helsinki chez les contributeurs de la tablette Jolla ? Auront-ils tous reçu leurs tablettes en 2016 ?


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Le nouveau syndrome de Helsinki

15 réflexions au sujet de « Le nouveau syndrome de Helsinki »

  1. bencoh dit :

    Petite correction concernant le système issu de Nokia dont Sailfish serait le “successeur”, il ne s’agissait pas de Symbian, mais de Meego/Harmattan (lui même “”successeur”” de Maemo).

  2. al dit :

    Je pense que beaucoup de personnes défendant Jolla ont déjà un smartphone de cette entreprise et en sont satisfaits. Par conséquent, je ne suis pas certain que cela soit comparable au syndrome de Stockholm car les ravisseurs n’avaient jamais rien fait de bons à leurs otages avant la prise d’otages.

    Enfin, Indiegogo précise dans ses conditions que celui qui lance une campagne de crowdfunding doit livrer quelque chose sauf s’il est en faillite et que s’il n’y arrive pas alors il doit trouver un accord avec ses sponsors (https://www.indiegogo.com/about/terms – Disputes between Campaign Owner and Contributors). Par conséquent, cela peut être une tablette, l’argent ou autre chose. Pour l’instant, l’histoire n’est donc pas finie 😉

    1. Merci pour votre commentaire. Je suis d’accord pour dire que l’histoire n’est pas finie. Je pense que la bienveillance des contributeurs durera un an après la première date prévue de livraison, même pour ceux qui n’ont pas fait l’acquisition du smartphone avant. Il faut effectivement distinguer les membres de la communauté Jolla possesseurs de leur smartphone, des simples consommateurs qui considèrent une plateforme de crowdfunding comme Amazon…

  3. opentux dit :

    Bonjour

    Je vais vous dire pourquoi il faut soutenir Jolla. En effet, saviez vous que les Safe Harbour ont été invalidés ? Mais là, curieusement, personne n’est atteint par un quelconque syndrome. C’est quand même curieux, ne trouvez vous pas ?

    A leur actuelle le SEUL smartphone qui ne se trouve pas impacté par l’invalidation des Safe Harbour, dès lors que vous l’employez sans installer d’applications et/ou de services US, c’est le Jolla. Peut être aurons nous demain de Fairphone 2 s’il est finalement commercialisé avec Sailfish OS ?

    Mais voyez vous, comme beaucoup d’autres contributeurs, je vais continuer de soutenir. Je vais même vous dire que si demain il y avait une nouvelle campagne de crowfunding, je n’hésiterais pas une seconde à contribuer.

    Sincèrement je préfère encore mon vieux Nokia e72 aux tous derniers bidules sur lesquels une grande partie partie de la population se jette avec frénésie, le tout encouragé par nos opérateurs qui ne délivrent aucune information sur l’invalidation des Safe Harbour et qui n’en tirent *aucune* conséquences et ne proposent même pas ou ne cherchent même pas à proposer des solutions alternatives à la clientèle pour qui le le respect de la vie privée est essentielle (plus que la superbe résolution de l’écran ou le nombre de Giga de ram ou le nombre de hertz du processeur).

    Il est certain qu’avec cela, Jolla a du mal à s’en sortir, tout comme d’ailleurs Firefox OS.

    Si pour vous ce n’est peut être pas un drame, il faut pourtant bien comprendre que cela en est un. A tous les points de vue, à commencer par la crise économique globale que cela engendre et que nous subissons de plein fouet.

    Demain il va y avoir les Safe Harbour v2.0 qui vont être vachement mieux que les Safe Harbour 1.0. Mais comme qui dirait “l’autre” : j’ai juste un doute.

    1. Bonjour, Merci pour votre commentaire. Je suis d’accord pour dire que c’est bien pour nos libertés que Jolla continue d’exister comme une alternative européenne surtout après le rachat de Nokia par Microsoft. Ce qui me rend le plus pessimiste sur Jolla, c’est le départ de Marc Dillon qui m’inspirait plus que leur responsable de la communication…

  4. bandix400 dit :

    Pour avoir été frustré plus souvent qu’à mon tour avec un HTC Trinity (WM-ce), et m’être épanoui avec un Nokia N900 (linux/Maemo5), puis un Nokia N9 (linux Meego/Harmattan) et enfin un Jolla (Linux Sailfish OS), je je serais moins catégorique :

    De ce que j’ai pu observer parmi les réactions des “contributeurs Indiego”, un bonne partie fut de la colère et un abandon net et définitif du voiler.
    Parmi les autres, on trouve 2 populations aux motivations assez éloignées mais solidaires :
    – la première, des technophiles compréhensif avides de curiosités, prêt à essayer et même à essuyer les plâtres, mais qui risque malgré tout de se laisser séduire par le coté obscure de la force si la situation se compliquait, ou le renouvellement se faisait attendre,
    et
    – des utilisateurs lucides, qui espèrent encore pouvoir trouver sur le marché un terminal moderne qui soit l’anti-thèse de ce que nous proposent ou nous ont proposé les GAFAM (Google/Amazon/Facebook/Apple/Microsoft) : un flic privé, psychopathe, schizophrène pervers° surveillant frénétiquement une prison dorée. Ils sont d’autant plus déprimés/radicaux que leur constat semble admis par tout le monde mais que peu n’en assument les conclusions …

    Blackberry est quasi confidentiel, Ubuntu n’en fini pas de sortir, Firefox vient de jeter l’éponge, HP a renoncé et Nokia (mobile) a été sacrifié sur l’autel exclusif des strictes intérêts économiques de M$ …
    Bref si le projet Jolla vire à l’échec (et on sent encore le vent du boulet), il ne sera même plus possible de tenter d’utiliser un smartphone qui satisfasse ces aspirations technico-commerciales : du non-tracking, des systèmes ouverts et la pleine appropriation du terminal sans bricolage douteux et transitoire.

    Alors certes, la plupart se sont empressé d’installer Facebook, tweeter, Google-Service, Viber, Skype, Whats’app, instagramm, se désintéressent de “diaspora”, n’ont jamais configuré leurs téléphonie SIP, ignorent l’existence de “Bleep”, mais on a bien besoin cette première population pour que la seconde puisse sinon s’épanouir au moins exister !

    °) tu pourrais aussi étudier le syndrome de “Redmond” qui se manifeste par la frustration nouvelle d’être seul à apprécier une bouze immonde et essayer par tous les moyen de “prosélyter” autour de soi afin d’enrichir encore plus, et totalement bénévolement, un des acteurs les plus riches du monde, trouvant anecdotique la disparition de WebOS, Symbian, QNX, Meego, etc mais insupportable que leur geôlier n’arrive-t-à séduire les autres autant qu’ils le sont …

    1. Merci pour ton long commentaire et ton retour d’expérience. Sa lecture me fait penser que Jolla a peut-être raté le coche en ne s’appuyant pas davantage sur sa communauté pour se sortir de ses difficultés. Ils semblent avoir remplacé le mot communauté par le mot Communication…ils devraient faire preuve de plus de transparence quand ils s’adressent à leurs contributeurs dans cette après campagne.

      1. OPENTUX dit :

        Non ce n’est pas Jolla qui a raté le coche !!!!

        Ce sont tous les opérateurs de téléphonie européens qui ont TOUS raté le coche et qui sont encore en train de le rater. C’est juste un désastre.

        Et comme les deux problématiques sont intimement liées c’est un désastre à la fois (i) économique et (ii) pour nos vies privées

  5. Joearchi dit :

    Bonsoir,

    J’ai tout comme Bandix400 participé à l’aventure Jolla, à la fois pour le smartphone (que j’utilise au quotidien) et pour la tablette (que j’attends toujours, sans trop y croire).
    Il y a un vrai débat de fond sur la communication de l’équipe jolla, et si certains pays dits “émergents” y voient un vrai potentiel, c’est qu’au fond la situation actuelle est tout sauf saine. Alors oui, l’équipe a utilisé les fonds pour le développement de l’os (qui faisait aussi parti du deal indiegogo, puisque la tablette devait être livrée avec Sailfish 2.0), mais de ce que j’ai pu comprendre, le manque de fonds ne date pas d’hier. Ils ont en gros utilisé les fonds qu’ils avaient, espérant pouvoir obtenir les fonds nécessaires pour payer les coûts de fabrication de la tablette. La priorité a été d’investir sur l’os, car c’était bien évidemment à la fois leur seule monnaie d’échange pour l’avenir, et une condition sine qua non pour la tablette.

    Aussi, le syndrome de Stockholm est assez réducteur: les plus lésés sont ceux qui n’avaient pas lu les conditions d’une campagne de financement participatif… Mais c’est un autre débat. Mais je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de participants assez niais pour donner carte blanche à l’entreprise Jolla. Reste que, même si ils n’ont pas tenu toute leur promesse, l’essor d’un os alternatif est essentiel, et il est bien dommage que peu de gens en parlent dans les médias, tout du moins pas dans cette optique.

    1. Bonsoir,
      Merci pour votre nouvel éclairage. Effectivement cet enjeu d’un OS alternatif peut être une motivation suffisante pour continuer à soutenir Jolla. Espérons que les dirigeants de Jolla aient conscience des responsabilités qui pèsent sur leurs épaules.

  6. MkZ* dit :

    Bel article… pour autant, le “Nouveau syndrôme d’Helsinki” reste à mes yeux au stade de concept fumeux.
    Comme beaucoup, j’ai supporté la campagne de la JollaTablet au même titre que d’autres (pas aussi coûteuse, certes…) surtout parce que je trouve l’idée jolie et qu’après tout, au moment T où cette campagne s’est présentée, j’étais prêt à lâcher 200 € pour une jolie idée…
    Je supporte des films, des vinyls d’artistes undergrounds, un coup ça marche, un coup ça plante… bah, c’est le principe du crowdfunding. Si j’avais ABSOLUMENT eu besoin d’une tablette, je serai allé à Darty et j’aurai une tablette depuis longtemps.
    Ca serai mentir que de dire que je ne suis pas déçu que Jolla ne puisse pas honorer ses engagements, mais je reste convaincu d’avoir soutenu une entreprise bien plus respectueuse et humaine qu’Apple ou Google (un symptôme du syndrome helsinkien ?)

    1. Merci pour ce témoignage personnel de ce qui ressemble bien à un symptôme du syndrome helsinkien ! Ce qui le rend peut être moins “concept fumeux”…
      Ce sont effectivement les contributeurs qui croient faire leurs achats chez Darty ou autres marchands qui manifestent généralement leur colère envers les créateurs. Une plateforme de Crowdfunding, ce n’est pas une boutique !
      Cependant Jolla peut aussi perdre à un certain moment cette réputation auprès de sa communauté si elle ne respecte pas ses engagements… Son nouveau management en a-t-il conscience ?

      1. MkZ* dit :

        Merci pour le diagnostic, ça me parait moins fumeux d’un coup 😉

        Les dirigeants de Jolla sont certainement conscients que la petite communauté qui les soutient aujourd’hui ne les soutiendra pas ad vitam…
        Le fait qu’ils aient tenté pendant 1 an de sauver les apparences témoigne qu’ils sont très soucieux de l’image donnée aux “backers” (après je spécule peut-être un peu trop…)
        En tout état de cause, je préfère ma place que celle des responsables actuels de Jolla.

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