L’effet Dunning-Kruger

Ce que nous avons déjà réussi nous donne espoir sur ce que nous pouvons réussir demain. (Président Barack Obama – Discours de la victoire – 5 novembre 2008)

Au terme de la campagne de Crowdfunding du drone Zano sur la plateforme Kickstarter le 8 janvier 2015, 12 075 contributeurs ont donné en livres sterling l’équivalent de 3 212 000 euros.

Torquing Group Ltd, la société britannique à l’origine de ce gadget, avait annoncé le 18 novembre 2015 qu’elle déposait son bilan pour obtenir une liquidation judiciaire, sans avoir honoré ses engagements, seulement 10 mois et 10 jours après la fin de sa campagne de Crowdfunding.

Pour identifier les causes de ce fiasco, Kickstarter a recruté en décembre 2015, un journaliste d’investigation indépendant Mark Harris, comme je l’ai évoqué précédemment en partageant avec vous une première analyse personnelle.

Mark a publié le 18 janvier 2016 son rapport de 13 000 mots ou 44 pages ou 53 minutes de votre temps de lecture, sur la plateforme Medium, résultat de son enquête sur le terrain d’une durée de 5 semaines.

Le rapport de Mark Harris exclut toute tentative de fraude de la part de Ivan Reedman, fondateur de Torquing Group Ltd.

Ivan Reedman est un entrepreneur autodidacte, né en Australie de parents britanniques. Il conçoit des logiciels depuis l’age de 8 ans. D’après Mark, le créateur du projet a fait preuve de confiance excessive dans ses capacités à réaliser le drone promis et a sous-estimé les difficultés.

Ce sentiment de surpuissance a été déclenché par les millions d’euros amassés grâce à la campagne de Crowdfunding sur Kickstarter et ensuite par la promesse de recevoir les 750 000 euros des précommandes directement du site web de Torquing payées via le système de paiement américain Paypal.

Ivan Reedman a commis 4 erreurs qui additionnées ont été fatales au projet :

Erreur #1 : Il a d’abord réalisé des dépenses somptuaires : achats de BMW et de matériel informatique Apple haut de gamme et a procédé à des augmentations de salaires pour lui et les autres dirigeants, en portant leur rémunération annuelle à plus de 65 000 euros chacun au 26 janvier 2015. L’argent du Crowdfunding a été viré par Kickstarter sur le compte en banque de l’entreprise, 3 jours plus tard, le 29 janvier 2015…

Erreur #2 : Ivan a procédé à de nombreux recrutements pour le développement des logiciels et des sites web, la fabrication, l’administratif et le marketing jusqu’à atteindre un effectif de 28 personnes redescendu à 16 salariés à la date de la liquidation de l’entreprise.

Erreur #3 : L’entrepreneur a acheté des dizaines de milliers d’hélices du futur drone avant d’avoir réalisé tous les tests nécessaires dans une totale improvisation budgétaire. Ces pièces sont devenues rapidement inutilisables car elles n’étaient pas aux bonnes dimensions…

Erreur #4 : Le créateur a perdu beaucoup de temps et d’énergie à vouloir construire son propre serveur pour héberger les futurs vidéos réalisées par les utilisateurs du drone. Pourquoi vouloir recréer YouTube ? Même GoPro utilise cette plateforme pour afficher les vidéos de ses clients !

Conséquence, les 600 premiers drones en précommandes sur le site web de Torquing ont été livrés en priorité pour des raisons de trésorerie. L’argent n’est libéré définitivement par Paypal que si le produit commandé est livré et qu’il est conforme à sa description. Ces drones se sont retrouvés très vite immobilisés au sol. Impossible de les faire voler et le rapport de Matt décrit même un drone rapporté par un client au siège de l’entreprise. Cette anecdote m’a fait penser à l’oiseau inerte que John Cleese a rapporté à la boutique où il l’avait acheté moins d’une demi-heure plus tôt, dans le sketch des Monthy Pythons Le perroquet mort

Pourquoi Ivan Reedman n’a pas décidé de sous-traiter totalement la production en Chine ?

J’ai trouvé la réponse dans les travaux de deux chercheurs du département de Psychologie de l’Université de Cornell dans l’État de New York à l’époque, dont les résultats ont été publiés en 1999, sous la forme d’un article de 14 pages dans le Journal of Personality and Social Psychology.

Justin Kruger et David Dunning ont testé chez des dizaines d’étudiants leur niveau de compétences dans les domaines du raisonnement logique, de l’humour et de la grammaire. Ils ont ensuite demandé à ces étudiants de s’évaluer eux-mêmes en se comparant aux autres étudiants pour ces 3 domaines de compétence testés.

Leurs conclusions sont intéressantes : Les personnes incompétentes tendent à surestimer leur niveau de compétence et ne parviennent pas à se rendre compte de leur degré d’incompétence. Elles n’arrivent pas non plus à reconnaître la compétence de ceux qui la possèdent véritablement.

Ivan Reedman a été affecté par l’effet Dunning-Kruger. Sans aucune réelle expérience dans l’industrie, il a cru tout simplement qu’il était compétent pour réaliser ce projet et n’a pas reconnu les compétences d’industriels chinois plus aptes que lui à fabriquer un drone économique et fiable, en respectant ses spécifications techniques et ses contraintes de coûts.

Ce désastre ne remet pas en cause le futur du Crowdfunding. Cependant quelles leçons pouvons-nous tirer de cet échec ?

A la différence de certaines des recommandations de Mark Harris à la fin de son rapport, je ne pense pas que la société Kickstarter puisse faire grand chose. La plateforme doit rester neutre et cette neutralité doit être préservée à tout prix.

C’est la responsabilité des contributeurs potentiels de s’organiser de manière indépendante de la plateforme de Crowdfunding, pour débusquer le plus rapidement possible après le début d’une campagne, le créateur qui serait incapable de tenir ses promesses auprès de ses donateurs. Les experts ou les amateurs éclairés de la catégorie du projet devraient pouvoir partager leurs connaissances, sans obligatoirement participer financièrement à la campagne. L’objectif serait d’apporter des éléments de réponses aux questions ouvertes à la discussion comme ci-dessous :

– est-ce que le créateur à travers ses expériences passées, a démontré un niveau d’expertise suffisant pour mener à bien son nouveau projet ?

– en prenant en considération l’état de l’art, est-ce que ce projet est réalisable ? Et surtout dans quelle fourchette de prix ?


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L’effet Dunning-Kruger

4 réflexions au sujet de « L’effet Dunning-Kruger »

  1. La majorité des gens qui donnent via ses plateformes sont des personnes n’ayant pas d’expertise sur le sujet. Ils revent d’un produit, et font confiance à ceux qui semblent avoir l’expertise pour le réaliser.
    Une fois l’argent récolté, il est difficile d’interféré dans le travail réalisé.
    Personnellement, Je ne vois pas comment le systeme pourrait permettre aux donnateurs de valider à postériori la solidité du projet.
    Si le projet semble mal géré, permettre aux contributeurs de retirer leur donnation (ou un pourcentage) ne reglerait pas forcément les pb, mais imposerait surement plus de transparence à l’initiateur.

    1. Oui il faudrait intervenir avant que tout l’argent ne soit collecté … Comment alors organiser et mobiliser l’intelligence supposée des foules pour sécuriser les contributeurs de toutes les campagnes de Crowdfunding ?

  2. LePassantQuiPasse dit :

    Comment sécuriser les contributeurs de toutes les campagnes de Crowdfunding ?
    En créant un pool d’experts reconnus et indépendants (pas comme les ceusses de l’OMS…) que l’on solliciterait et qui pourraient apporter leur caution à un projet, de façon à rassurer les potentiels donateurs. Si ce “Veritas” du crowdfunding avait un réel succès, on pourrait même envisager qu’il s’engage à rembourser les donateurs qui seraient floués en cas d’échec du projet dans l’hypothèse où cet organisme de “certification” avait donné son aval.
    Mais on peut toujours rêver… Et cela demande d’impliquer un grand nombre de personnes (expertes) et de mobiliser beaucoup d’argent (grâce à une campagne de crowdfunding ? 😉 Et puis le risque de tout perdre, n’est-ce pas un peu aussi ça le crowdfunding ? Dans ce monde où tout doit être “bancable”, assuré, mesurable, prédictible, un peu d’imprévu ne fait pas de mal . We will survive.

    1. Merci pour apporter un début de réponse avec des éléments intéressants à creuser. Même si on ne peut pas éliminer totalement le risque, ces experts pourraient aider à le diminuer au moins de moitié. Cela permettrait effectivement de proposer une garantie de remboursement. Reste à trouver les ressorts d’interactions pour que chacun ait envie d’y participer. Je vous invite à continuer votre participation à ce blog pour y réfléchir ensemble… Cela dépend de nous que ce ne soit pas simplement un rêve !

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