(Re)-Analyse, cette fois Post-Mortem, de la start-up lilloise Giroptic

Monter une société, c’est une partie de poker où on fait «all in» à chaque coup en veillant simplement à repartir avec un jeton le soir pour pouvoir rejouer le lendemain (Portrait de Richard Ollier, 35 ans, PDG et fondateur de GiropticDécideurs Magazine – 6 octobre 2015)

Richard Ollier, président de Giroptic, a publié le 5 mars 2018 sur la page d’accueil du site web de sa start-up nordique, une eulogie, à la suite de la décision le même jour, rendue par le tribunal de commerce de Lille, de prononcer la liquidation judiciaire de son entreprise :

It’s hard to say Goodbye.

I am sad to announce that we are closing Giroptic today March 5th, 2018.

This journey started in 2008 with the idea to bring 360 capture to everyone – at a time when almost nobody had seen a 360 image. I knew this adventure would not be easy, everything had to be re-invented. You do not capture, share or view a 360 image the same way you do with a regular image.

45 creative talents, 45 amazing people, 45 friends… joined the voyage to push the envelope further and further. We built together products that were exciting, innovative and category defining with the idea to make spherical capture accessible to everyone.

Last year, we shipped 20 000 cameras all over the world. Unfortunately, in a newly born market, this was not enough to build a sustainable business over time. For the past 8 months, we have been trying to find a new home for our technology. We were about to close a deal with a leading smartphone manufacturer – this would have helped us scale and deploy our vision. Sadly, it did not happen, last minute.

Sometime you can be ahead of your time – I will always remember the excitement people would share with us after they had used our products.

I would like to thank all of our Customers, Investors, Partners, Friends and Team for supporting us through this journey.

Giroptic has been my whole life for 10 years and I couldn’t have worked with a better group of people.

Merci et au revoir…

On est jamais aussi bien servi que par soi-même…

J’espère que vous avez pris le temps de lire attentivement le texte ci-dessus, disponible uniquement dans la langue de Shakespeare, malgré le fait qu’il s’agissait d’une ch’tite boîte.

Personnellement, je n’avais jamais lu un éloge funèbre prononcé à la mémoire d’une start-up qui vient de disparaître, encore moins avec une telle mise en scène digne d’un home staging à la façon de Stéphane Plaza. Le texte est très soigné et ne contient aucun des mots qui pourraient fâcher tels que liquidation judiciaire, cessation de paiement, licenciements, dettes fournisseurs, millions d’euros engloutis,…

Cette auto-commémoration rend hommage implicitement à son dirigeant, visionnaire avant l’heure, n’ayant su s’entourer que d’amis et qui surtout, a toujours fait preuve d’innovation.

En dessous de la salutation laissée curieusement en français, il y a aussi le Gif animé de Leonardo DiCaprio, en smoking et coupe de champagne à la main, extrait de Gatsby le Magnifique. Comprendra qui pourra

De toute façon, il n’y a pas de marché de masse pour les caméras 360°, circulez y’a rien à voir semble nous dire Richard Ollier qui garde ainsi la tête haute, devant toutes les parties prenantes. Elles ont quand même perdu la totalité de leurs mises, un fiasco à hauteur minimum d’une vingtaine de millions d’euros, d’après mes propres calculs, puisque notamment Partech Ventures, le lead investor, ne souhaite pas communiquer sur des montants précis investis en actions et en obligations convertibles.

Mon tweet préféré sur la faillite lilloise, est celui de l’ineffable coq rouge de la French Tech, daté du 6 mars, qui à l’image de Richard Ollier, veut sauver, coûte que coûte, les apparences… :

[Clap de fin] [SNIF] Bravo et merci à @RichardOllier et l’équipe @Giroptic d’avoir porté si haut les couleurs de la #FrenchTech ces dernières années. On espère vous retrouver bientôt dans de nouvelles aventures #serialentrepreneur

So predictable!

Pour celles et ceux qui se souviendraient de mon analyse du 24 février 2016, la fin tragique de Giroptic était malheureusement tout ce qu’il y a de plus prévisible :

Le succès de la campagne de Crowdfunding a certainement validé la demande des Foules Sentimentales pour une caméra 360°. Est-ce que pour autant le grand public choisira d’adopter spécifiquement la caméra de Giroptic ? Rien n’est moins sûr.

En faisant les choses à l’envers, Giroptic a sacrifié sa communauté et elle risque de le payer très cher, en se retrouvant seule et sans soutien, face à la concurrence des géants de l’électronique.

J’ai noté les 3 derniers bluffs de Richard Ollier pour garder la main ou sa réputation officielle le plus longtemps possible, en excellent joueur de Poker.

Bluff #1 :  Facebook nous a choisis (printemps 2017)

Les 4500 caméras Giroptic IO achetées par Facebook pour ensuite les offrir aux développeurs invités lors de sa conférence annuelle F8 n’étaient que des goodies sans promesse de lendemains qui chantent. Facebook annonçait au même moment ses deux propres caméras pro 360 plus les plans en open source d’une caméra bon marché. La commande opportuniste de Facebook ne valait pas endossement par Mark Zuckerberg, loin de là… Il s’agissait d’un gadget offert afin de sensibiliser ses bénéficiaires au concept des images à 360°.

Le premier réseau social occidental a un groupe dédié à la vidéo 360° mais si il y est question de plusieurs modèles de caméras, celles de Giroptic sont superbement ignorées.

Bluff #2 : Il n’y a pas de marché de masse pour les caméras 360° (Tech&Co BFMTV Interview par Sébastien Couasnon le 7 mars)

Je n’ai pas trouvé la source pour valider ce chiffre de 200 000 caméras vendus tout constructeurs confondus mais en valeur, je ne serais pas surpris que Giroptic ne représentait que moins d’un pour cent du marché mondial, grand public et professionnel confondus.

Bluff #3 : Nous avons manqué d’un chouïa la signature d’un partenariat stratégique avec un constructeur de smartphones de premier plan

Richard a su convaincre ses actionnaires de remettre au pot 3 mois avant la liquidation judiciaire. Mais il se garde bien de nous renseigner sur l’identité du constructeur de smartphones providentiel…

Ce qui est sûr, c’est que le jackpot a été remporté par la société chinoise Shenzhen Arashi Vision Co., Ltd, plus connue sous le nom commercial de leur gamme de caméras Insta360. L’annonce d’un deal global avec Apple a été faite sur le blog de la start-up le 7 mars :

Insta360, the world’s leader in 360-degree cameras, announced today that its popular Insta360 ONE camera is now available at Apple.com and in select Apple stores.

The innovative camera, which is compatible with iPhone, will be sold as part of an exclusive bundle, including a tripod, a customized selfie stick and an all-new Bullet Time Handle for capturing Insta360’s signature revolving slow-motion shots.

Customers can order the camera at Apple.com or purchase and experience the Insta360 ONE at Apple Stores in the U.S., Australia, Austria, Belgium, China, France, Germany, Hong Kong, Italy, Japan, Netherlands, Singapore, Spain, Sweden, Switzerland and the United Kingdom.

Épilogue : Lille 0-1 Shenzhen

À la force de scruter le moindre geste des GAFA et autres boîtes américaines, on en oublierait presque de surveiller ce qui se passe en Chine. Insta360 née à Shenzhen, est le leader mondial des caméras 360°. Leur rapport qualité-prix est salué par des experts du monde entier. Composée d’environ 500 collaborateurs, elle est née en 2014 soit 6 ans après la naissance de Giroptic. Elle est présente aussi bien sur le marché pro que sur le marché grand public.

Ne doutons pas du succès de cet accord pour transformer radicalement l’offre de ce segment et en faire un marché de plusieurs centaines de millions de dollars grâce à Apple !

Giroptic faisait partie du réseau Bpifrance Excellence et bénéficiait du Pass French Tech réservé à la crème de la crème des start-up hexagonales… Aucun joueur de Poker, aussi habile soit-il, ne pouvait faire illusion indéfiniment, face à cette start-up encore quasi inconnue chez nous mais plus pour longtemps.

Je laisse les mots de la fin à Romain Lavault qui a investi au nom de son employeur Partech Ventures dans Giroptic. Visiblement il a encore du mal à faire son deuil de son investissement :

I feel privileged to have worked with such talented, hard-working and resilient leaders like Richard Ollier, Arnould de Rocquigny, Matthieu Grosselin and CFO Romain Seguy, who I would gladly back again in the future! (Good bye Giroptic – Medium – 7 mars 2018)

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(Re)-Analyse, cette fois Post-Mortem, de la start-up lilloise Giroptic

2 réflexions au sujet de « (Re)-Analyse, cette fois Post-Mortem, de la start-up lilloise Giroptic »

  1. Maxou dit :

    très bonne analyse, nous n’entendons plus parler d’euratechnologie non plus sur ce dossier, étonnant car ils parlaient de giroptic à toutes les sauces pour attirer le chaland dans leur filet, sauf un petit mot https://www.linkedin.com/feed/update/urn:li:activity:6377159218377691136/.
    Quoi penser aussi du mot de remerciement du DAF sur linkedin qui finissait par « GREAT EXPERIENCE!!!!!!!!!! » oui, avec 10 points d’exclamation…je pense qu’il avait oublié l’expérience des investisseurs.
    Ils ont toujours fait les beaux dans les magazines type capital, sacré retour de boomerang.

    1. Merci pour votre commentaire Max. Oui ce n’est pas en se voilant la face que l’on peut progresser… Il semblerait qu’il y avait une date de rencontre au post d’EuraTechnologie et qu’elle a ensuite été supprimée. L’article sans date est difficile à comprendre.

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