(Re)-Analyse, cette fois Post-Mortem, de la start-up brestoise E/B-Sensory

Mon premier c’est désir
Mon deuxième du plaisir
Mon troisième c’est souffrir ouh ouh
Et mon tout fait des souvenirs (Laurent Voulzy – Véronique Jeannot – Désir désir)

E-Sensory, plus connue sous le nom commercial de B-Sensory était une société par actions simplifiée au capital de 105 146 euros, créée le 26 novembre 2014 à Brest par une quadragénaire, communicante de profession, Christel Le Coq.

Elle avait conçu le Little Bird, un vibromasseur dédié au plaisir féminin, rechargeable sur la prise USB disponible d’un ordinateur. Connecté via Bluetooth à un smartphone ou à une tablette, le Little Bird réagissait à une sélection de textes érotiques voir pornographiques, téléchargeables à partir de la boutique virtuelle montée pour l’occasion. Le prix du sextoy incluant ses 10 nuances de vibrations intimes était de 129 euros auquel il fallait rajouter le prix de chaque e-sexte choisi à 1,99 euro l’unité.

Christel Le Coq voulait surfer sur l’intersection entre le marché mondial du sextoy estimé à une vingtaine de milliards de dollars et les futures hypothétiques centaines de milliards d’objets connectés, annoncées par les fantasmes d’experts hors-sol.

J’écris en utilisant l’imparfait après avoir pris connaissance de l’avis de décès rendu public sur la page Facebook de la start-up, le jeudi 1er mars 2018 à la suite de la décision de liquidation judiciaire prononcée par le tribunal de commerce de Brest, en date du 27 février :

Après 3 ans d’un beau mais tumultueux voyage, notre startup vient d’être placée en liquidation judiciaire. Malgré tout nos efforts, nous n’avons jamais réussi à nous remettre des problèmes de production successifs du Little Bird qui ont fragilisé notre trésorerie et freiné notre développement. Il nous reste un mois pour trouver un repreneur pour B.Sensory. Nous ferons évidemment notre maximum pour que vous puissiez continuer à lire et vibrer ! Quoi qu’il se passe, toute l’équipe vous remercie pour votre confiance. Merci d’avoir osé avec nous ce pari de la littérature érotique connectée. A très vite pour la suite.

Cette disparition malheureusement n’était pas vraiment une surprise, pour celles et ceux qui auraient lu mon post du 21 août 2015, intitulé Communauté =Relations Presse x100 :

B.Sensory a été créée par Christel Le Coq, ancienne responsable communication d’une grande école d’ingénieurs en Bretagne. Sa campagne de Crowdfunding sur Indiegogo devait financer la première fabrication d’un sextoy connecté à votre Iphone et vibrant à la lecture de textes érotiques. La campagne a réuni à sa date de clôture le 16 avril 2015, 12 430 euros avec 146 contributeurs, montant inférieur à son Objectif Financier Minimum de 20 000 euros. Le nombre d’articles de presse avant et pendant la campagne avait pourtant été important grâce à l’expérience et au savoir-faire de sa fondatrice.

Qu’est-ce qui a manqué ? Une communauté vibrante et composée d’adopteurs précoces potentiels. La communauté pour cet objet pourrait se créer grâce à un positionnement autour de l’hygiène en le désexualisant car il est difficile de créer une communauté pour des objets candidats à être vendus dans des sex-shops ! J’ai calculé un ÉCHO de 7/20 : É= 1, C=1, H= 1, O = 4 pour ce projet.

Christel aurait dû se mettre en mode pose puis remise en cause après l’échec de la campagne de Crowdfunding sur Indiegogo en 2015.

ÀMHA, la start-up brestoise a manqué au bout de ces 39 mois de survie sous perfusions financières externes, de 3 lubrifiants qui lui auraient permis d’éviter ce naufrage à marée basse en terme de nombre d’utilisatrices certainement bien en dessous des 150 000 planifiées sur 3 ans.

Lubrifiant Manquant #1 : Au risque de me répéter, une communauté de véritables clientes payantes composée d’early adopters

La cible théorique et improbable serait constituée de geekettes âgées de plus de 40 ans assidues de lectures érotiques et à la recherche de plaisirs solitaires. N’existant pas à l’état naturel, il aurait été nécessaire de créer cette communauté à partir de zéro, en s’appuyant sur des réunions de type plus Tupperware que Chiennes de garde. Le but de ces regroupements aurait été d’éduquer la future clientèle à un réel mode opératoire, sur le maniement plus compliqué de ce sextoy qu’une souris de PC Logitech.  

Il aurait peut-être aussi fallu commencer par constituer la librairie érotique en ligne afin de créer et d’animer un club de lectrices, les écouter après leur avoir offertes au départ un simple godemiché… Mais j’en ai bien conscience, il est trop tard pour réécrire l’histoire de cet immense gâchis.

Lubrifiant Manquant #2 : Un financement en fonds propres largement insuffisant au regard de ses ambitions globales

Annoncé en mai 2016, B-sensory a réuni 450 000 euros constitués des apports d’un fonds d’investissement régional, de business angels, d’un prêt bancaire de 125 000 euros et d’un prêt de la Banque Publique d’Investissement de 75 000 euros. Sachant que la première série de fabrication aurait déjà prélevé 100 000 euros, ce financement était l’équivalent d’un fusil à un seul coup, rendant le succès de la jeune entreprise fort improbable car aléatoire.

Pour mettre en perspective ces 450 000 euros réunis, il est nécessaire de les comparer aux 209,2 millions de dollars levés par Ring afin de mettre au point la meilleure sonnette de porte au monde. Elle vient de se vendre à Amazon pour un milliard de dollars ou plus…

Lubrifiant Manquant #3 : Un godemiché qui laisse un sentiment d’inachevé illustré par un mode d’emploi involontairement mais inévitablement castrateur

B-Sensory ne disposait ni d’une communauté pour orienter le choix des fonctionnalités de son sextoy, ni des levées de fonds nécessaires pour réaliser la succession de productions de petites séries indispensables afin de créer le parfait godemiché électronique. N’oublions pas qu’il a fallu 5 127 prototypes et 5 ans de travail pour permettre à James Dyson sa mise au point du premier aspirateur sans sac de classe mondiale.

Résultat, l’objet de tous les désirs espéré avait un mode d’emploi bien trop compliqué pour conquérir les masses de clientes qui auraient pu être à l’origine d’un bouche à oreille à la Cinquante nuances de Grey.

Je laisse les mots de la fin à Alvyane, connaisseur anonyme semble-t-il du dossier, qui a commenté un article paru le 2 mars dans Actualitte après l’annonce donc, de la liquidation judiciaire de la start-up :

Beaucoup d’erreurs, peu d’écoute de conseil et peu de remise en question sur sa stratégie de communication quasiment inexistante et axée sur des extrêmes. L’idée était judicieuse, la gestion désastreuse. Il faut apprendre de ses erreurs. Dommage. Le seul mal que je leur souhaite, c’est en effet de trouver un repreneur.

 

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