Le facteur X

Combien de temps met le fût du canon pour se refroidir lorsque l’obus est sorti du fût ?… il met un certain temps (Fernand Raynaud – sketch : Le fût du canon – 1er janvier 1950)

Entre le 24 octobre et le 24 novembre 2014, la société Arist Cafe a collecté 845 139 dollars sur la plateforme de Crowdfunding Kickstarter auprès de 2 519 contributeurs, pour financer la fabrication en série de la machine expresso Arist, pilotée par une application dédiée sur smartphone. L’Objectif Financier Minimum était de 120 000 dollars.

Belle réussite mais je tiens à préciser, de nature uniquement financière, pour les 2 créateurs du projet, Benson et Nelson Chiu, fratrie originaire de Hong Kong.

Les machines à café auraient dû être livrées en juillet 2015. Malheureusement pour la réputation de Benson et Nelson, nous sommes le 29 juillet 2016 et aucun contributeur n’a encore reçu son robot bARISTa personnel made in China. La probabilité pour que les membres de la famille Chiu tiennent leurs engagements, est chaque jour qui passe, de plus en plus faible.

Alors cette campagne de Crowdfunding est-elle oui ou non, un échec ?

Ce retard a mis à dure épreuve les nerfs des contributeurs qui s’expriment sous forme de commentaires pas toujours tendres sur la plateforme Kickstarter. Je n’ai pas résisté à vous en faire un inventaire non exhaustif, en choisissant les plus vindicatifs parmi les 4 931 publiés à ce jour, sous la forme d’une phrase très très longue… Je m’en excuse, mais c’est pour mieux illustrer la litanie des Foules Participatives, quand elles se sentent légitimement flouées :

Elles informent la communauté Kickstarter qu’elles : ont créé un site web dédié à ce qu’elles considèrent être une escroquerie, ont lancé une pétition, menacent les créateurs d’une plainte auprès des autorités judiciaires compétentes, veulent aussi attaquer en justice Kickstarter, veulent informer les médias T.V., demandent à être remboursées en écrivant de manière répétitive et en majuscules le mot REFUND (en français REMBOURSER), publient le résultat de leurs recherches sur les réseaux sociaux et autres forums, ont même lancé une campagne de Crowdfunding pour… financer un futur procès,…

Un donateur plus fataliste s’est contenté de leur répondre :

Contribuer financièrement à un projet sur une plateforme de Crowdfunding est un acte très différent de celui d’acheter sur un site d’e-commerce.

Quant à moi, si je le pouvais (je n’ai pas participé à cette campagne), j’écrirais en commentaire :

Que d’énergie dépensée pour rien ! Dommage que notre bullshit detector n’existait pas encore en 2014 !

Dans son rapport intitulé Delivery rates on Kickstarter déjà cité à plusieurs reprises, Ethan Mollick indique:

Nous pourrions aussi être préoccupés qu’un certain nombre de projets qui sont actuellement en attente de livraison seront au final des échecs. (j’ai mis en gras certains mots)

D’après Ethan, le taux d’échec des campagnes de Crowdfunding ayant atteint ou dépassé leur Objectif Financier Minimum, s’établit entre 5 et 14%. En fait, ces chiffres semblent être sous-estimés, aux yeux des nombreux contributeurs victimes de ces retards infinis.

La date effective de livraison des contreparties devrait être identique ou antérieure à la date d’engagement de livraison communiquée par les créateurs et fixée dans le descriptif de leur campagne de Crowdfunding. Seulement 1 fois sur 4, cette date est respectée.

Il n’y a aucune date limite de livraison et les plateformes de Crowdfunding ne l’imposent pas. C’est le facteur X des campagnes de Crowdfunding. 

Ce temps d’attente est une zone grise où les retards peuvent s’accumuler en toute impunité pour les créateurs. Les contributeurs ne savent plus vraiment s’ils finiront par recevoir leurs contreparties ou s’ils doivent se préparer à faire le deuil de leur argent, pourtant durement gagné.

Dans le gazon d’avril où nous irons courir.
Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir ? (François CoppéeExtrait du poème La Mort des Oiseaux)

Officiellement pour Aris Cafe, on ne peut pas encore parler d’échec car il n’y a eu aucun avis d’arrêt définitif du projet publié par les créateurs ou les dirigeants de Kickstarter. Vous ne trouverez nulle part une annonce à un BOCCAE ou Bulletin Officiel des Campagnes de Crowdfunding Ayant Echoué !

Les créateurs continueront à donner des nouvelles afin de faire croire que la campagne de Crowdfunding n’est pas un échec… encore. Ce jeu de dupes pourrait en théorie durer 10 ans voir plus, pourquoi pas ?

Je propose de mettre fin à ces attentes interminables et d’appliquer une règle simple entre nous, pour la future agora du Crowdfunding :

Une campagne est un échec lorsque les créateurs n’ont pas livré, un an après la date prévisionnelle de livraison, les contreparties promises.

Je sais, c’est arbitraire mais cela a le mérite de partager une définition commune du terme échec. Ce mot collera à la réputation des créateurs autant, que le célèbre morceau de sparadrap, aux doigts du capitaine Haddock.

Je mets immédiatement en pratique cette nouvelle règle en l’appliquant à la campagne de Crowdfunding d’Arist Cafe. Sans que ma main tremble, je tamponne la première page de notre BOCCAE, d’un immense Failure/Echec/shī en dessous du nom des frères Chiu pour leur campagne Arist sur Kickstarter. Tant pis pour eux car Ethan Mollick a écrit dans la même étude :

Seulement 19% des contributeurs d’un projet qui a échoué contribueraient au financement d’un autre projet des mêmes créateurs.

Un simple speed-checking aurait déclenché les 3 alertes et évité ce fiasco tant prévisible :  les dirigeants n’avaient aucune expérience ou qualification pour mener à bien ce projet, le prix proposé d’environ 300 dollars était ridiculement bas, par rapport aux prix pratiqués pour des machines à café haut de gamme comparables à celle du projet. Enfin les créateurs n’avaient pas démontré l’existence d’un prototype réellement fonctionnel, surtout que certaines fonctionnalités illustrées à l’écran avaient un air de tours de magie.

Cela vous rappelle peut-être une autre campagne de Crowdfunding plus ancienne, pour financer aussi l’industrialisation d’une machine à kawa, devenue depuis, toute aussi fantôme…

Je ne sais pas si le logiciel finira par manger le monde comme l’a écrit Marc Andreessen, mais en attendant, ce projet qui voulait numériser le métier de barista, a bien dévoré les économies des milliers de ses contributeurs !

Pour terminer sur une note plus positive, j’ai été livré ce jour par Colissimo via Ideaspatcher, du magnifique livre The World of Scythe de Jakub Rozalski, publié par Stonemaier LLC. Son offre de souscription accompagnait la campagne de Crowdfunding de Jamey Stegmaier pour le jeu de société du même nom sur Kickstarter. La livraison de l’ouvrage avait été promise pour août 2016… et je l’ai reçu ce vendredi 29 juillet 2016, en avance même de quelques jours !

Jamey Stegmaier est l’équivalent de l’étalon-or pour tous les créateurs potentiels d’une campagne de  Crowdfunding, à qui je recommande fortement la lecture de son livre :  A Crowdfunder’s Strategy Guide: Build a Better Business by Building Community.

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Le facteur X

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