Sur le fil du rasoir

La première lame coupe le poil une première fois et la deuxième peut le recouper juste avant qu’il ne se rétracte (Publicité T.V. avec l’acteur Christian Clavier pour le rasoir à lames jetables Gillette GII – 1976 – Walter Thompson)

La société Gillette a été créée par King C. Gillette en 1901 à Boston dans l’État du Massachusetts. Son premier rasoir à lames rechargeables a été commercialisé deux ans plus tard. En plus de 110 ans, le principe de se raser avec un rasoir à lames jetables n’a jamais vraiment été remis en cause. De nombreuses innovations lui ont cependant été apportées jusqu’au modèle Gillette Fusion ProGlide pour homme, qui transforme ses utilisateurs en doublures de James Bond d’un simple effet de miroir devenu magique, le temps d’un rasage.

Deux créateurs suédois, Morgan Gustavsson et Paul Binum ont décidé de déclarer la guerre à Gillette, aujourd’hui propriété de Procter & Gamble, avec leur invention d’un rasoir laser. Ils ont des dizaines d’années d’expérience cumulées dans les domaines du laser et de la dermatologie. Morgan Gustavsson a même co-inventé la lumière intense pulsée en 1989, technologie brevetée et toujours utilisée par les dermatologues du monde entier, pour retirer de manière permanente, les poils indésirables de leurs patients.

Les deux inventeurs ont déposé un brevet aux États-Unis qui a été publié le 18 septembre 2014 sous le numéro WO2014143670 A1 pour protéger et exploiter commercialement leur invention désignée sous le nom rasage laser :

L’invention concerne un dispositif configuré pour couper des poils au moyen d’une lumière laser, ledit dispositif comprenant une partie manche et une partie de rasage. La partie manche comprend une batterie et une source de lumière laser. La source de lumière laser est couplée à la batterie et configurée pour recevoir de l’énergie de celle-ci. La source de lumière laser est également configurée pour générer une lumière laser présentant une longueur d’onde sélectionnée de façon à cibler un chromophore prédéterminé afin de couper efficacement une tige de poil. La partie de rasage comprend un support et une fibre optique unique montée sur le support. La fibre optique comporte une extrémité proximale, une extrémité distale, une paroi extérieure et une région de coupe positionnée vers l’extrémité distale et s’étendant le long d’une partie de la paroi latérale. La fibre optique est positionnée pour recevoir la lumière laser de la source de lumière laser au niveau de l’extrémité proximale, acheminer la lumière laser de l’extrémité proximale à l’extrémité distale et émettre la lumière à partir de la région de coupe et en direction des poils lorsque la région de coupe est amenée en contact avec les poils.

Les deux entrepreneurs ont créé la société Skarp Technologies le 12 août 2015 à Irvin en Californie pour industrialiser et commercialiser le rasoir laser Skarp. Le futur outil des salles de bain devrait fonctionner avec une simple pile R3 AAA et reléguer au rang d’antiquité le rasoir de ceux qui veulent rendre hommage au personnage mythique du romancier Ian Fleming.

Plus besoin d’acheter des lames onéreuses et non recyclables, de la mousse à raser hypoallergénique ou de laisser couler l’eau précieuse du robinet. Avec ce rasoir d’une durée de vie évaluée à 50 000 heures d’utilisation par les deux associés, vous n’avez plus jamais à craindre la moindre coupure ou irritation. C’est la garantie éternelle ou presque d’un rasage caresse !

Skarp Technologies a bénéficié d’une couverture importante dans les médias américains : ABC News, NBC News, CBS, TechCrunch, BuzzFeed, CNET, Business Insider, Mashable, Maxim,…

Les deux créateurs ont recruté comme consultant, le docteur Christopher Zachary, professeur en dermatologie et spécialiste des traitements au laser à l’Université de Californie. Il apporte une caution scientifique extérieure au projet.

Pour financer l’industrialisation du Skarp, Morgan et Paul ont lancé une campagne de Crowdfunding sur Kickstarter le 21 septembre 2015. La campagne devait durer 27 jours jusqu’au 19 octobre 2015, mais Kickstarter a décidé de la suspendre définitivement le 12 octobre 2015. Le rasoir Skarp avait alors eu le temps de collecter 4 005 111 dollars avec un Objectif Financier Minimum de 160 000 dollars atteint en 48 heures.

La plateforme de Crowdfunding a reproché à la société Skarp Technologies de ne pas avoir été capable de montrer un prototype fonctionnel du rasoir laser tout en le proposant en contreparties des contributions des donateurs. Cette obligation est pourtant mentionnée explicitement sur le site web de Kickstarter :

Les projets de développement de produits concrets doivent comporter des démonstrations claires de prototypes en fonctionnement. S’il est possible de lancer un projet autour d’un prototype, vous ne pourrez pas proposer de produits en cours de développement en tant que récompense. (Extrait des règles de Kickstarter concernant le prototype au 3 février 2016).

La vidéo sur Kickstarter ne présente effectivement pas le rasage d’un visage avec un prototype fonctionnel du rasoir laser. Cette vidéo n’est pas à la hauteur des promesses contenues dans le descriptif écrit du projet. J’ai aussi remarqué qu’aucun des représentants de Skarp Technologies qui s’expriment n’est rasé… Attendaient-ils que leur rasoir laser soit au point pour le faire ? 😉

Les créateurs ont répondu à Kickstarter qu’ils ne peuvent pas faire une vraie démonstration de leur rasoir laser sans la disponibilité de la fibre optique industrielle. Sa fabrication ne peut être engagée sans les dollars collectés grâce à la campagne de Crowdfunding…

Kickstarter a renoncé à ses 200 000 dollars de commissions et a procédé au remboursement des 20 632 contributeurs.

Le 13 octobre 2015, les deux inventeurs, pas découragés par la suspension définitive décidée par Kickstarter, ont relancé leur campagne sur la plateforme Indiegogo pour une  courte durée de 13 jours jusqu’au 26 octobre 2O15. Leur Objectif Financier Minimum de 160 000 dollars, identique à la première fois, a été atteint en 15 heures.

Avec cette deuxième campagne de Crowdfunding, puis les précommandes enregistrées toujours sur le site Indiegogo, Skarp Technologies a récolté 453 989 dollars au 3 février 2016. Si cette somme peut paraître importante, c’est juste un peu plus de 11% du montant collecté initialement sur Kickstarter.

Les deux fondateurs ont commis 4 erreurs :

Erreur #1 : Par peur d’espionnage industriel, ils n’ont pas donné suffisamment de détails techniques sur les 3 éléments suivants :

– la longueur d’onde de la lumière laser sélectionnée

– la nature du Chromophore ciblé

– le type de fibre optique utilisé.

Cette culture du secret a fait prospérer les critiques sur une prétendue arnaque non prouvée à ce jour et l’impossibilité de réaliser un rasoir laser fonctionnel tel que décrit. Ces remarques ont porté sur l’insuffisance de l’énergie fournie par une simple pile, la taille trop importante du circuit électronique, l’odeur imaginée de cochon grillé du cheveu brûlé et pas coupé, la lenteur et l’approximation du rasage,…

Erreur #2 : Ils ont ignoré à leur risque et surtout au péril de leur campagne de Crowdfunding, les règles écrites de Kickstarter concernant l’obligation d’avoir un prototype fonctionnel. Ils auraient dû  :

– attendre d’avoir un prototype fonctionnel avant de demander le financement de son industrialisation sur Kickstarter

– créer une première campagne de Crowdfunding pour financer un prototype fonctionnel dont principalement le coût de fabrication de la fibre optique industrielle supposée nécessaire d’après la société Skarp Technologies

– lancer une campagne de Crowdfunding dès le départ sur Indiegogo. Ses règles sont moins restrictives et n’obligent pas les créateurs à disposer d’un prototype fonctionnel.

Erreur #3 : Leur communication a été défaillante. Ils auraient effacé certaines questions ou remarques sur la page Indiegogo de leur projet et sur leur page Facebook. Ils n’ont pas su accepter les critiques et y répondre de manière directe, transparente et simple. Il manquait dans l’équipe un communicant comme Michel Chevalet, connu notamment pour sa célèbre phrase Comment ça marche ? et capable de vulgariser leur invention sans révéler de secrets industriels.

Erreur #4 : Ils ont péché par excès d’optimisme en s’engageant à pouvoir livrer dès mars 2016 les rasoirs Skarp en contrepartie de l’argent versé par les contributeurs ou même juin 2016 pour les Skarp en précommandes. Ils ont sous-estimé dans le meilleur des cas, le temps nécessaire pour mettre au point un prototype fonctionnel, industrialiser leur invention et obtenir les certifications obligatoires afin de garantir la sécurité d’utilisation du Skarp.

Les Foules sentimentales ont pourtant été séduites par l’idée cool d’un rasoir laser, les arguments écologiques avancés et le design du Skarp.

Est-ce que Kickstarter a eu raison de suspendre définitivement la campagne ? Est-ce que les rasoirs Skarp seront livrés en 2016 comme promis ?

Enfin, le rasoir laser Skarp fera-t-il disparaître les poils aussi bien que celui présenté en action dans le film de science-fiction Pandorum ?

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2 réflexions au sujet de « Sur le fil du rasoir »

  1. Très intéressant. J’avais relayé cette campagne de crowdfunding sur mon Twitter mais ignorais les méandres de l’opération. Comme quoi une entreprise c’est un ensemble de compétences – techno, gestion/finance et marketing/com – A méditer par les startups quand elles constituent leurs équipes.

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