Le piège du prix relatif

Kickstarter n’est pas une boutique (Titre d’un post du Blog de la plateforme de Crowdfunding Kickstarter – 20 septembre 2012)

Ce n’est pas parce que c’est l’été, qu’il faut laisser rouiller votre bullshit detector dans un placard, même à l’ombre !  J’ai utilisé le mien aujourd’hui pour examiner la campagne de Crowdfunding de Fireflies Audio, toujours en cours au 22 juillet 2016 sur Kickstarter. Je vous livre sans plus tarder les résultats de mon analyse.

Fireflies est une paire d’oreillettes stéréo reliées entre elles par aucun fil et réservée à l’usage exclusif de l’écoute de musique. Il n’y a pas de micro intégré pour parler au téléphone. Chaque oreillette, de la taille d’un mini chamallow, contient un haut-parleur, une batterie, une puce Bluetooth et un circuit électronique pour gérer le tout. Le duo d’écouteurs est proposé avec un chargeur extérieur qui ressemble à un accessoire de poupées Barbie.

Au 22 juillet 2016 au matin, les lucioles ou fireflies en anglais avaient collecté 505 171 dollars et il reste encore 13 jours avant la clôture de la campagne de Crowdfunding lancée le 5 juillet 2016. L’Objectif Financier Minimum de 20 000 dollars a été atteint en moins de 12 heures ! L’offre de prix early bird ayant été prolongée deux fois, ce sont 5 020 paires d’oreillettes qui ont été réservées au prix unitaire de 79 dollars.

Comment expliquer un tel succès pour un produit somme toute banal, que l’on peut trouver sans problème sur Amazon, avec pour un prix équivalent voir moins cher, le micro en prime ?

J’ai d’abord soumis la campagne de Crowdfunding des Fireflies au speed-checking du bullshit detector.

La technologie pour fabriquer ce type d’oreillettes existe et donc la première alerte : le projet est trop incroyable pour être vrai ne s’est pas déclenchée à juste titre.

Par contre la deuxième alerte s’est activée concernant l’absence de C.V. du créateur et de son équipe, dans la partie biographie de la page du projet. Seul le nom du créateur apparait : David Baum, sans aucune mention de la moindre qualification et expérience dans la conception d’oreillettes ou d’autres gadgets électroniques. Curieusement David a bien un profile Facebook et Linkedin mais il n’a pas souhaité partager leur lien sur sa page Kickstarter…

Le créateur s’est entouré d’une équipe d’anonymes pour concevoir ses oreillettes :

Nous sommes une équipe d’entrepreneurs dans l’électronique grand public avec plus de 30 ans d’expérience dans le développement, la fabrication et la distribution de produits. Ces produits incluent KTTape, FiberFix, PulsePak, et beaucoup d’autres. Nous sommes passionnés pour lancer de nouveaux produits sur le marché d’une manière qui n’a jamais été faite avant.

Je me demande vraiment qui et où sont les ingénieurs qui auraient conçu cette merveille auditive miniaturisée ?

Sans recherches approfondies sur internet à partir des indices communiqués tels que les noms des produits et le nom du créateur, il faut mieux passer son chemin, speed-checking oblige !

Enfin dernière alerte, le créateur David Baum affirme mais ne donne aucun élément de preuve, qu’il dispose d’un prototype réellement fonctionnel. Ayant des doutes, grâce à Google Images, j’ai pu vérifier qu’une des personnes portant une oreillette de profil à l’écran, n’est que le résultat d’un montage Photoshop, réalisé à partir d’une simple photo largement diffusée sur le web et issue d’une banque d’images… Adieu crédibilité !

Comment des milliers de contributeurs ont pu participer financièrement à la campagne de Crowdfunding de Fireflies Audio ?

La réponse est simple ! grâce à cette offre affichée en très gros caractères :

Offre limitée dans le temps : 79 dollars au lieu de 150 dollars

L’efficacité d’une telle offre est réelle et a été théorisée avec brio par Dan Ariely, professeur de psychologie et d’économie comportementale, dans le premier chapitre intitulé The Truth about Relativity. Why Everything is Relative – Even When It Shouldn’t Be, de son livre Predictably Irrational, paru en 2008.

Pour Dan, les humains sont des êtres tout ce qu’il y a de plus irrationnels. Nous prenons toujours nos décisions, d’achat entre autres, en comparant les offres que l’on a dans notre environnement le plus proche.

David Baum sait comment mettre en pratique cette théorie mieux que quiconque et c’est pour cela qu’il a fixé un prix public artificiellement élevé de 150 dollars… pour pouvoir présenter une remise importante de 71 dollars ! Le contributeur dans sa tête ne dépense pas 79 dollars, il économise 71 dollars…

Des milliers de contributeurs ont comparé le prix public communiqué de 150 dollars avec celui proposé de 79 dollars pour prendre leur décision de contribuer financièrement à ce qui semble être une très bonne affaire. Ils n’ont pas eu la curiosité de se rendre sur Amazon ou sur Alibaba, pour déterminer le prix normalement pratiqué pour une paire d’oreillettes stéréo Bluetooth.

Le prix ainsi présenté de manière relative comme bon marché, semble avoir balayé toutes les interrogations pourtant légitimes sur la durée d’autonomie des 2 batteries, la qualité du son, la synchronisation du son stéréo ou l’adhérence de l’oreillette à l’intérieur de l’oreille.

A mon humble avis, les Fireflies sont de simples oreillettes trouvées sur le site web chinois Alibaba et dont le coût maximum oscille entre 10 et 14 dollars la paire, avant toute négociation portant sur le prix au regard des quantités commandées. L’engagement d’une livraison dès septembre 2016 valide l’hypothèse de l’achat de produits finis. Kickstarter en interdit pourtant la pratique dans son règlement :

Toutes les récompenses proposées sur Kickstarter sont fabriquées ou conçues dans le cadre du projet ou par l’un de ses créateurs. La revente d’articles fabriqués ailleurs est interdite.


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Le piège du prix relatif

5 réflexions au sujet de « Le piège du prix relatif »

    1. Oui ce serait de l’inédit à ma connaissance.

      Ce serait utile également, quand un créateur ne livre pas ses contreparties alors qu’il a collecté beaucoup plus que son Objectif Financier Minimum, que les plans de l’objet de sa campagne de Crowdfunding, soient libres de droit.

      Dans le cadre de cette campagne de Crowdfunding, les créateurs avaient même revendu les plans pour un montant qui n’a jamais été communiqué alors que les contributeurs avaient financé plusieurs centaines de milliers de dollars sans rien recevoir :

      http://www.michelnizon.com/le-crowdfunding-a-la-quete-du-parfait-expresso/

      Il sera effectivement intéressant de suivre comment Snowden va organiser sa recherche de financement. A mon avis, il peut se passer sans problèmes des services d’une plateforme de Crowdfunding et utiliser par exemple un plug-in WordPress…

  1. lepassantquipasse dit :

    « A mon avis, il peut se passer sans problèmes des services d’une plateforme de Crowdfunding et utiliser par exemple un plug-in WordPress… »
    Pour sûr !

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