Le réveil olfactif pour les geeks sur Kickstarter

We wake up and smell the coffee, not the other way around ou en français On se réveille et ensuite on sent le café, et pas l’inverse (Mary A. Carskadon – Professeur de Psychiatrie et spécialiste du Comportement Humain – Ecole Médicale de Brown, Providence, Rhode Island – 2003)

Guillaume Rolland est étudiant à l’Université de Technologie de Compiègne ou UTC pour les intimes et a créé le Sensorwake, un réveil électronique avec un diffuseur à froid d’huiles essentielles ventilées, pour vous réveiller le matin en douceur.

S’il existe déjà des réveils olfactifs à base d’huiles essentielles, la principale innovation réside dans l’utilisation de cartouches pour contenir les précieux parfums. Les arômes ont été élaborés par le laboratoire suisse Givaudan à Grasse, avec l’aide d’une société spécialisée dans le marketing olfactif Exhalia, basée à Saint-Malo.

Le dispositif innovant du réveil à base de cartouches a fait l’objet d’un brevet déposé en France auprès de l’INPI, le 21 juin 2013. J’y reviendrai un peu plus loin car la lecture de son descriptif donne de précieux détails absents de la page Kickstarter du projet…

L’inventeur, peut-être attiré par son parfum du dollar, parfum qui a été créé pour ce réveil, je ne plaisante pas et qui rappellerait l’odeur de l’encre du billet vert, essaye d’imiter le célèbre modèle économique des machines à café Nespresso de Nestlé et de reproduire son succès.

Vous avez l’obligation d’acheter des cartouches au format propriétaire pour pouvoir sentir les effets matinaux du réveil. Plus de cartouche et votre Sensorwake devient un simple réveil quelconque, incapable de réveiller les parents de Paula Bélier.

La durée de vie théorique d’une cartouche est de 60 réveils olfactifs d’une durée maximum de 3 minutes chacun, d’après le créateur. Le prix est de 8,50 euros pour deux cartouches, soit environ 7 centimes le réveil odorant programmé. Il existe 6 parfums différents disponibles pour satisfaire tous les odorats sur le site web sensorwake.com.

Un Succès médiatique sans précédent pour un produit qui n’existe pas… encore

Depuis décembre 2014 , le jeune créateur communicant se balade avec aisance sur les différents plateaux de télévision : BFMTV, France 2, France 3, M6, CNBC,… avec sous le bras, son prototype fabriqué avec l’aide d’une imprimante 3D et de l’expertise d’un étudiant de l’Ecole de design de Nantes.

La communication est à l’information parfois ce que le Big Mac est à une nourriture saine et équilibrée. Aucun des représentants de ces médias n’a vraiment testé l’appareil en se réveillant à côté du réveil mais visiblement cela ne les a pas empêchés d’en parler de manière positive, voir élogieuse comme Stéphane Soumier sur BFMTV dans son émission au nom de circonstance Good Morning Business, le 20 janvier 2015.

L’entrepreneur a exprimé un certain nombre d’affirmations qui ont été relayées telles quelles par les différents médias sans aucune vérification. La machine médiatique s’est emballée pour le plus grand bénéfice de son initiateur, apprenti Eric Antoine.

La présentation sous le nez des différents interlocuteurs du jeune homme, d’une cartouche prototype odorante, y compris du Ministre de l’Economie Emmanuel Macron, semble avoir endormi tout sens critique. La question posée habilement, plus ou moins explicitement, à chaque fois par le créateur, ressemble à Parmi ces parfums, lequel préférez-vous ?.

Tous les serveuses et les serveurs de restaurants expérimentés connaissent ce type de questions sous la formulation Fromage ou Dessert ?. Cette forme interrogative limite sérieusement le nombre de réponses possible. Les questions ouvertes mais aux réponses plus délicates à fournir, sur la disponibilité du réveil définitif, son efficacité pour vous réveiller ou l’utilisation détaillée des cartouches sont ainsi exclues de fait. je reviendrai dans quelques lignes sur ces sujets qui fâchent.

Le Sensorwake et son fondateur ont fait l’objet de toutes les attentions dès la naissance du projet. Couvée par l’incubateur de l’Ecole des Mines de Nantes, la jeune pousse a aussi été célébrée en novembre 2015, dans une campagne nationale de publicité dans la presse, financée par Google dans le cadre de son programme de relations publiques moteur de réussites françaises avec le slogan créé : Google et moi réveillons les gens sans faire de bruit.

Avouons que cette publicité fait un peu pschitt pour reprendre la célèbre formulation d’un ancien Président de la République. Ce sont qui « les gens » évoqués par Google ? Où t’es, Réveiloutai ? pourrions-nous chanter à la façon de Stromae !

Un succès financier incontestable… pour son créateur

Pour financer l’industrialisation de son invention surmédiatisée ou plus probablement dans un premier temps, la réalisation d’un prototype réellement fonctionnel prêt à être industrialisé, Guillaume a donc fait appel à la plateforme de Crowdfunding Kickstarter.

A la fin d’une campagne de 35 jours, rédigée uniquement en langue anglaise, commencée le 27 mai 2015 et terminée le 1er juillet, 1 504 contributeurs ont engagé 192 453 euros pour soutenir ce projet ; merci à la folle campagne médiatique ininterrompue.

En contrepartie, Guillaume s’est engagé à livrer 1 575 réveils olfactifs au mois de novembre 2015 pour que ses contributeurs puissent les déposer sous leurs sapins de Noël.

Mais des succès non partagés par les contributeurs au moins… pour l’instant

Fait #1 : Un retard de livraison annoncé avec une émoticône tout sourire !

A Noël 2015, bien sûr vous l’aviez déjà compris en lisant ce qui précède, il n’y aura pas de Sensorwake comme prévu sous le sapin. Les contributeurs devront continuer à utiliser et à supporter la sonnerie programmable de leur smartphone.

La nouvelle date de livraison annoncée est mai 2016, soit 6 mois de retard, par rapport à la date initialement communiquée ou 10 mois après avoir empoché l’argent collecté, dans le meilleur des cas, si ce nouvel engagement est tenu.

Le début du message de Guillaume Rolland publié sur la page Kickstarter du projet après la fin de la campagne de Crowdfunding, en date du 22 octobre, n’est pas forcément très rassurant : Il ne devrait pas y avoir de retard supplémentaire :).

Le jeune homme avoue implicitement dans des messages toujours postérieurs à la fin de la campagne, que le modèle présenté sur la page kickstarter n’était pas le modèle définitif, mais une version bêta

Officiellement, le retard annoncé est expliqué par un changement de design mais qui n’a fait l’objet d’aucune consultation ou validation préalable par les Foules participatives qui ont pourtant contribué financièrement à la campagne de Crowdfunding.

Sensorwake recherche aujourd’hui 500 000 euros auprès d’investisseurs. Je ne sais pas si cette somme est nécessaire pour pouvoir finaliser le prototype et fabriquer les 1 575 réveils en contrepartie des 192 453 euros collectés. J’espère que non. De manière générale, les fonds d’investissement ne sont jamais très chauds pour financer des engagements pris avant leur arrivée…

Le réveil qui n’existe pas encore est en vente également sur le site web sensorwake.com en précommandes avec une date de livraison promise en… juin 2016. C’est un bon moyen de continuer à se faire de la trésorerie, en attendant l’entrée de financiers dans le capital de la jeune société.

Fait #2 : Une absence de validation scientifique documentée

A titre subsidiaire de cette analyse que je partage avec vous, je m’interroge vraiment sur l’efficacité de pouvoir se réveiller par une odeur. Aucun scientifique autre que Olivier Levastre, professeur de chimie à l’Université de Rennes 1, ne cautionne scientifiquement cette promesse. Son court témoignage est inclus dans la vidéo de présentation du projet sur la page Kickstarter.

Sensorwake a été testé uniquement avec des personnes âgées de la maison de retraite que dirige le père de Guillaume, des voisins, des collègues, des amis et de la famille. A la louche, cela fait quelques dizaines de personnes grand maximum. On est loin des centaines de personnes annoncées.

Cet échantillon ne peut être considéré comme représentatif de la population des contributeurs qui ont financé Sensorwake, dont la moitié serait des américains, selon une des nombreuses déclarations du jeune prodige.

Le créateur n’hésite pourtant pas à affirmer que dans 99% des cas, cela vous réveille, entre 30 secondes et une minute. Guillaume a des qualités certaines d’évangéliste que pourrait saluer Guy Kawasaki qui a tenu ce rôle, il y a très longtemps, au siège de la société Apple à Cupertino en Californie.

Fait #3 : Un mode de fonctionnement des cartouches peu explicite

Dernier point, les cartouches décrites par Guillaume semblent sortir tout droit du laboratoire de Q de James Bond : Une puce RFID dans chaque capsule indique le nombre de réveils restant par capsule, une fois celle-ci introduite dedans. Chaque capsule, d’une durée de vie de 2 ans, peut être remplacée en cours d’utilisation, pour varier les parfums au fil du temps.

La lecture du brevet déposé auprès de l‘INPI nous renseigne de manière différente sur le procédé utilisé :

Cette partie textile de la dosette permet à l’utilisateur, à l’aide de 2 ou 3 gouttes d’huile essentielle d’imbiber celle-ci avant son coucher (Inpi – Base de données Brevet FR3007540 – 2014 -12-26 (BOPI 2014-52)

Ce n’est donc pas forcément aussi simple que l’utilisation des capsules proposées par George Clooney et plus récemment de manière faussement parodique par Jack Black !

J’ai voulu illustrer avec l’exemple de Sensorwake, que la simple lecture de la page Kickstarter d’une campagne de Crowdfunding et de ses retombées médiatiques, ne suffisent pas toujours pour prendre une décision éclairée comme contributeur potentiel.

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Le réveil olfactif pour les geeks sur Kickstarter

2 réflexions au sujet de « Le réveil olfactif pour les geeks sur Kickstarter »

  1. François dit :

    Bonjour Michel
    Pas de scam ici ni de vapoware mais plutôt un jeune homme qui a cru jusqu’au bout a un rêve ou plutôt a une chimère ; j’éviterais donc la joie mauvaise

    Cordialement

    1. Bonjour François,
      Je suis d’accord avec vous, il n’y a aucune joie mauvaise à avoir mais ni étonnement non plus quand on place les faits au-dessus de la pensée magique. Comme l’a écrit Ryan Holiday en titre de son ouvrage : Ego is the enemy. Ici l’on voit qu’il a pris le dessus sur le cursus scientifique de ce jeune créateur.

      Cordialement

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