Crash d’un drone sur la plateforme Kickstarter

Devant la technologie, on redevient tous des enfants (Publicité T.V. : Le Noël de Bouygues Telecom 2015 – agence BETC- Réalisation Xavier Giannoli)

Quand une catastrophe aérienne survient n’importe où dans le monde, il y a systématiquement une enquête des experts du Bureau d’Enquêtes et d’Analyses pour la sécurité de l’aviation civile, plus communément désigné sous le sigle BEA.

Les enquêteurs ont alors pour objectif de déterminer le plus rapidement possible les causes du crash. Une fois ce travail effectué et si nécessaire, des recommandations sont communiquées auprès du constructeur de l’avion et de la compagnie aérienne responsable de son exploitation. L’objectif est d’éviter qu’une nouvelle catastrophe, ayant les mêmes causes, ne se reproduise.

Cette organisation, son mode de fonctionnement et ses procédures permettent aussi de maintenir notre confiance comme passagers dans ce mode de transport qui reste le plus sûr au monde.

Malgré tout, cette confiance reste plus dure à accorder pour celles et ceux, dont j’avoue je fais partie, qui ont une peur irrationnelle de l’avion, alimentée par les images télé des catastrophes aériennes passées…

Kickstarter a connu récemment son plus grand crash avec le drone Zano et doit en gérer maintenant les conséquences.

Hélas ! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami ! On m’a privé de toi (Harpagon dans l’Avare de Molière : acte IV, scène VII)

Sur sa page Kickstarter, toujours disponible à la lecture et à la publication de nouveaux commentaires par les contributeurs, le Zano était présenté comme un mini drone, qui tenait dans le creux de votre main et était piloté par votre smartphone. Il était équipé d’une caméra qui permettait de réaliser des photos ou des films depuis le ciel. Equipé d’un GPS, il suivait la cible que vous aviez défini à la trace, grâce à l’application installée sur votre smartphone. Zano intégrait un module wi-fi sécurisé développé par la société Lantronix, basée à Irvine en Californie et cotée au Nasdaq (LTRX). C’était le selfie tombé du ciel assuré !

Au terme de la campagne de Crowdfunding du drone Zano d’une durée de 60 jours, qui avait commencé le 24 novembre 2014 sur Kickstarter, 12 075 contributeurs avaient engagé presque 3 212 000 euros pour financer ce projet, un record non dépassé au 17 décembre 2015 en Europe.

Torquing Group Ltd, la société à l’origine de ce gadget, a annoncé le 18 novembre 2015 qu’elle se mettait en liquidation judiciaire, sans avoir honoré ses engagements, provoquant la colère de ses milliers de contributeurs. Le 10 novembre précédent, son fondateur, directeur exécutif et responsable de la R & D, Ivan Reedman démissionnait pour des raisons de santé et des divergences sur la stratégie. L’entreprise aurait rencontré des difficultés financières, commerciales et techniques insurmontables pour fabriquer cet Objet Volant Non Identifié.

Le drone fantôme devait initialement décoller du siège de Torquing Group Ltd de Pembroke Dock dans le Pays de Galles et atterrir chez les contributeurs au plus tard fin juin 2015.

Kickstarter avait prélevé et empoché l’équivalent de 160 500 euros pour se rémunérer, avant de verser à la société galloise, le solde des sommes collectées, diminuées de 5% supplémentaires pour les frais de transactions bancaires.

Après ce drame acté avec la liquidation de Torquing Group Ltd, Kickstarter veut éviter que les Foules Participatives développent une phobie du Crowdfunding.

Pour identifier les causes, savoir comment l’argent collecté a été dépensé et établir les responsabilités, Kickstarter a recruté un journaliste d’investigation indépendant Mark Harris. Mark révèlera mi janvier 2016 le rapport de son enquête à Kickstarter et au grand public sans aucune censure, comme il s’y est engagé dans son article paru sur la plateforme Medium, le 9 décembre 2015.

1 fois sur 10 environ, les créateurs de campagnes de Crowdfunding financées sur Kickstarter avec succès, ne respectent pas leurs promesses et ne livrent pas les contreparties comme ils se sont engagés à le faire.

C’est ce que révèle la lecture du document de 7 pages, intitulé Delivery Rates on Kickstarter ou en français Les Taux de Livraison sur Kickstarter, publié le 2 décembre 2015. Son auteur est Ethan Mollick, professeur à la Wharton School. Les données brutes chiffrées ont été communiquées au chercheur par Kickstarter sans interférences pour essayer d’orienter ses conclusions.

Les contributeurs ne peuvent donc pas totalement être à l’abri d’aléas. Une plateforme de Crowdfunding, ce n’est pas une boutique en ligne, ce n’est pas non plus Amazon. Contribuer à une campagne de Crowdfunding, c’est un pari sur l’avenir. Les donateurs participent au financement d’un projet en cours de réalisation contre la promesse de recevoir un jour une contrepartie.

Les contributeurs n’ont ni la protection des salariés ou des actionnaires en cas de liquidation de l’entreprise porteuse du projet. Ils ne jouissent pas plus de la protection du droit de la consommation, plus ou moins protecteur en fonction des États.

Kickstarter agit comme une plateforme neutre. Elle exige que les créateurs fassent la démonstration sur leur page, qu’ils ont un prototype fonctionnel, mais n’a pas les moyens de vérifier leurs déclarations. Kickstarter valide pour l’essentiel, que le créateur d’une campagne de Crowdfunding agit sous sa véritable identité. La plateforme a plus de 4 000 projets en permanence à la recherche de leur financement, mais n’emploie qu’une vingtaine de personnes pour s’en occuper.

Les Foules Participatives qui contribuent financièrement ne demandent qu’à faire confiance, au moins jusqu’à présent, aux écrits et déclarations des différents créateurs. Elles veulent aider ces entrepreneurs à réaliser leurs passions.

Il existe une équivoque car les contributeurs s’imaginent que Kickstarter opère des contrôles à tous les stades d’un projet alors que la plateforme aimerait bien compter sur la communauté des donateurs potentiels pour faire des recherches plus poussées. C’est un malentendu qui peut parfois coûter cher aux contributeurs. Ces derniers ne peuvent pas toujours s’improviser en Tintin avant de financer leurs futurs objets chéris.

Ce n’est que lorsque les choses tournent au vinaigre, que quelques personnes frustrées d’avoir perdu leur argent, se transforment en détectives amateurs, pour satisfaire leur besoin de comprendre, apaiser leur colère et ainsi essayer de faire le deuil de leur perte financière.

Torquing Group Ltd a présenté une vidéo qui ne correspond pas à la réalité des capacités d’un prototype fonctionnel du Zano.

Même si le clip de promotion ne fait pas appel à des images générées par ordinateur, ce qui est interdit par Kickstarter, cela n’exclut pas d’autres formes « d’optimisation » des pixels.

La vidéo de présentation sur la page Kickstarter a été conçue pour faire rêver les Foules Sentimentales. Les images aériennes de paysages ont sans doute été réalisées, avec un drone professionnel équipé d’une caméra de qualité type GoPro et à l’aide d’un logiciel de stabilisation d’images au montage. Cette réalisation exige un équipement de plusieurs milliers d’euros. On est loin des capacités techniques théoriques d’un drone poids plume comme le Zano, dont le prix proposé était en-dessous de 300 euros !

Les organisateurs du Consumer Electronics Show de Las Vegas accordent souvent des récompenses à des prototypes non fonctionnels, dont le Zano, élu Meilleur Gadget du CES 2015 au mois de janvier.

Il est surprenant que le président du CES, Gary Shapiro, auteur d’un excellent livre sur les principes des Ninjas appliqués à l’innovation, tolère de telles pratiques.

Mais bon, dans le nom Consumer Electronics Show, il y a le mot Show… et nous sommes à Las Vegas. Dans la capitale américaine de toutes les illusions, The Mirage n’est jamais très loin. Les bénéficiaires de ces médailles en chocolat sont si heureux de partager sur les réseaux sociaux leurs récompenses… Ils participent ainsi à la promotion de cette grand-messe annuelle des dernières nouveautés technologiques, qui attire chaque année de plus en plus de start-up françaises, à la conquête de l’eldorado que représenterait le marché nord-américain.

Les médias, dans leur immense majorité (il y a quelques exceptions heureusement) ont l’habitude de prendre le contenu des communiqués de presse pour argent comptant, faute de temps, de moyens financiers ou tout simplement par manque de motivation. Pour le Zano, il y a même des médias qui déclareraient presque l’avoir vu voler…

Ce crash n’a pas empêché une nouvelle campagne de Crowdfunding, toujours en cours au 17 décembre 2015, pour un nouveau drone, le ONAGOfly aux caractéristiques semblables au Zano, sur la plateforme concurrente Indiegogo.

A 23 jours de la fin de la campagne, ce drone avait déjà collecté plus d’un demi-million de dollars… Il ne semble y avoir aucun lien de parenté entre les deux projets.

La vidéo de présentation de l’ONAGOFly ressemble pourtant à celle du Zano, avec une musique d’accompagnement aux envolées lyriques, qui n’a rien à envier à la chevauchée des Walkyries dans la scène mythique des hélicoptères d’Apocalypse Now.

La fin sera-t-elle aussi tragique ?

Que pouvons-nous faire pour assurer aux contributeurs de toutes les campagnes de Crowdfunding, le même niveau de sécurité qu’aux passagers de l’aviation civile ?


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